Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre, qu'on appela long-temps l'abbé de Bassompierre; c'est aujourd'hui M. de Xaintes. Elle prétendit obliger Bassompierre à l'épouser[8], la cause fut renvoyée au parlement de Rouen, il y gagna son procès. Bertinières plaida pour lui: c'étoit un homme qui disoit qu'il ne savoit ce que c'étoit que se troubler en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien capable de l'étonner. Le maréchal lui servit à avoir l'agrément de la cour pour la charge de procureur-général au parlement de Rouen, et il la lui fit avoir pour vingt mille écus. Au retour de Rouen, comme elle montroit son fils à Bautru: «N'est-il pas joli? disoit-elle—Oui, répondit Bautru, mais je le trouve un peu abâtardi depuis votre voyage de Rouen.» Elle ne laissa pas, comme elle le fait encore, de s'appeler madame de Bassompierre. «J'aime autant, dit Bassompierre, puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle prenne celui-là qu'un autre.» Il n'étoit pas maréchal alors: on lui dit depuis: «Elle ne se fait point appeler la maréchale de Bassompierre.—«Je crois bien, dit-il, c'est que je ne lui ai pas donné le bâton depuis ce temps-là.»
Quand il acheta Chaillot, la Reine-mère lui dit: «Hé! pourquoi avez-vous acheté cette maison? c'est une maison de bouteille.—Madame, dit-il, je suis Allemand.—Mais ce n'est pas être à la campagne, c'est le faubourg de Paris.—Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudrois jamais sortir.—Mais cela n'est bon qu'à y mener des garces.—Madame, j'y en mènerai.»
On croit qu'il étoit marié avec la princesse de Conti. La cabale de la maison de Guise fut cause enfin de sa prison, et sa langue aussi en partie, car il dit: «Nous serons si sots que nous prendrons La Rochelle.» Il eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appelé La Tour Bassompierre; on croit qu'il l'eût reconnu s'il en eût eu le loisir. Ce La Tour étoit brave et bien fait. En un combat où il servoit de second, ayant affaire à un homme qui depuis quelques années étoit estropié du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de s'accoutumer à se servir du bras gauche, il se laissa lier le bras droit et battit pourtant son homme. Il logeoit chez le maréchal; depuis il est mort de maladie.
Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille écus à M. de Guise; madame de Guise lui offrit dix mille écus par an et qu'il ne jouât plus contre son mari; il répondit comme le maître-d'hôtel du maréchal de Biron: «J'y perdrois trop.»
Il a toujours été fort civil et fort galant. Un de ses laquais ayant vu une dame traverser la cour du Louvre, sans que personne lui portât la robe, alla la prendre en disant: «Encore ne sera-t-il pas dit qu'un laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse une dame comme cela.» C'étoit la feue comtesse de La Suze; elle le dit au maréchal, qui sur l'heure le fit valet-de-chambre.
Il seroit à souhaiter qu'il y eût toujours à la cour quelqu'un comme lui; il en faisoit l'honneur[9], il recevoit et divertissoit les étrangers. Je disois qu'il étoit à la cour ce que Bel Accueil est dans le Roman de la Rose. Cela faisoit qu'on appeloit partout Bassompierre ceux qui excelloient en bonne mine et en propreté. Une courtisane se fit appeler à cause de cela la Bassompierre, une autre fut nommée ainsi parce qu'elle étoit de belle humeur. Un garçon qui portoit en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé Bassompierre, parce qu'il avoit engrossé deux filles à Genève. A propos de ce surnom de Bassompierre, il lui arriva une fois une plaisante aventure sur la rivière de Loire. Il alloit à Nantes du temps que Chalais eut la tête coupée; une demoiselle lui demanda place dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle alloit à la cour pour y faire sceller une grâce pour son fils. On alloit toute la nuit. Dans l'obscurité il s'approche de cette fille, et il étoit prêt d'entrer dans la chambre défendue[10], quand un batelier se mit à crier: «Vire le peautre[11], Bassompierre.» Cela le surprit, et, je crois même, le désapprêta. Il sut après qu'on appeloit ainsi celui qui tenoit le gouvernail, et qu'on lui avoit donné ce nom, parce que c'étoit le plus gentil batelier de toute la rivière de Loire.
Une illustre maquerelle disoit «que M. de Guise étoit de la meilleure mesure, M. de Chevreuse de la plus belle corpulence, M. de Termes le plus sémillant, et M. de Bassompierre le plus beau et le plus goguenard.»
Ceux que je viens de nommer, avec M. de Créquy et le père de Gondy, alors général des galères, mangeoient souvent ensemble, et s'entre-railloient l'un l'autre; mais dès qu'on sentoit que celui qu'on tenoit sur les fonts se déferroit, on en prenoit un autre: leurs suivants aimoient mieux ne point dîner et les entendre.
J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dansé; il n'étoit pas même trop bien à cheval; il avoit quelque chose de grossier; il n'étoit pas trop bien dénoué. A un ballet du Roi dont il étoit, on lui vint dire sottement, comme il s'habilloit pour faire son entrée, que sa mère étoit morte; c'était une grande ménagère à qui il avoit bien de l'obligation: «Vous vous trompez, dit-il: elle ne sera morte que quand le ballet sera dansé.»
Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu Roi qu'à Madrid il fit son entrée sur la plus belle petite mule du monde qu'on lui envoya de la part du Roi. «Oh! la belle chose que c'étoit, dit le Roi, de voir un âne sur une mule!—Tout beau, Sire, dit Bassompierre, c'est vous que je représentois.»