Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora dans son cabinet. Après, il envoya un de ses amis qui avoit vu autrefois madame de Chambret, pour voir si elle étoit aussi belle que ce portrait. Cet homme dit tout à la veuve, qui, ne songeant alors qu'à jouir de la liberté où elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement, et dit qu'elle seroit bientôt à Paris. En effet, elle y vint trouver sa mère, qui y étoit pour un procès. Cette mère lui avoit mandé: «Ma fille, apportez-moi de l'argent de mes fermiers.» Quand elle fut arrivée: «Hé bien! sommes-nous bien riches?—Madame, il faut voir, voici ce qui me reste.» On trouva environ vingt écus. Elle avoit amené un train de Jean de Paris[242].
Le vieil amoureux est aussitôt averti de son arrivée: il la vient voir, il presse; elle, qui n'a jamais été intéressée, avoit de la peine à se résoudre. Sa mère lui dit: «Ma fille, je vous ai mal mariée une fois, je ne m'en veux point mêler; voyez ce que vous avez à faire.»
M. de Luçon, qui bientôt après fut le cardinal de Richelieu, lui fit dire «qu'elle seroit une innocente de laisser échapper une si belle occasion.» Nonobstant la diversité de religion, le mariage se fit.
Elle a dit depuis qu'elle trouva les lèvres de ce bonhomme le jour de ses noces aussi froides qu'un glaçon. Le lendemain la Reine-mère et la princesse de Conti, qui étoit devenue son amie, lui firent mille questions: «Mais comment a-t-il fait? Mais êtes-vous madame de Bellengreville?» Je ne sais ce qu'elle fit ou ce qu'il voulut faire, mais il ne dura que cinq semaines. Il avoit beaucoup d'argent et beaucoup de meubles; elle étoit commune (en biens), et y gagna, outre son douaire, qui étoit gros, plus de quatre cent mille livres.
Voilà déjà deux vieux maris; elle en aura encore un vieux, mais plus qualifié que les deux premiers; et cela arrivera d'une façon assez bizarre. Le marquis de Thémines[243], fils du maréchal, ayant été blessé dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure[244], et en mourant il pria son père d'assurer madame de Bellengreville, dont il étoit amoureux, qu'il étoit mort son serviteur. Le maréchal s'acquitte de sa commission, devient amoureux d'elle et l'épouse[245]. Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle payoit bien et se faisoit mal payer, le maréchal lui aida à manger son bien. Il fut cause aussi qu'elle changea de religion[246].
Chaban[247] s'étoit mis les controverses dans la tête et disputoit avec beaucoup de douceur. Le maréchal dit à sa femme qu'il souhaitoit qu'elle entendît cet homme; elle l'entend: il fait quelques progrès. On lui amène ensuite le père Veron[248], qui, violent et farouche, lui alla dire que son père et son grand-père étoient damnés. Elle qui les avoit vu estimer si gens de bien partout le monde, fut si touchée de cela qu'elle en pleura. Enfin, elle se fit catholique plutôt par condescendance qu'autrement.
Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse mener la reine d'Angleterre dans son royaume. Là, elle vit Du Moulin, qui, trouvant en elle beaucoup de dispositions à récipiscence, la remit tout-à-fait dans le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut changé de religion, elle en fit reconnoissance à Charenton.
Le maréchal ne fut guère avec elle. On dit qu'en mourant il disoit naïvement: «Seigneur, au moins je ne l'ai jamais offensée que de galant homme.»
La voilà donc veuve pour la troisième fois. En ce temps-là elle avoit de plaisants ragoûts: elle mangeoit du pain, après l'avoir tenu long-temps à la fumée d'un fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des boues de Paris, et quand les boueurs étoient dans sa rue, on ouvroit toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois la Reine-mère, comme elles passoient sur de la boue, lui demanda en riant: «Madame la maréchale, celle-là est-elle de la fine?—Non, madame, répondit-elle en riant aussi, elle n'est pas encore assez faite.» Depuis, elle se défit de ces belles amitiés.
En ce troisième veuvage elle se divertissoit à jouer, à se promener et à faire souvent des concerts: elle avoit déjà Le Pailleur[249] avec elle qui étoit fort savant dans la musique ancienne et dans la moderne. Il l'avoit apprise comme une partie des mathématiques; il chantoit même fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre qui avoit de la voix, et elle disposoit absolument de deux autres personnes qui en avoient aussi. Un jour que Porchères[250] avoit ouï cette musique domestique, il dit à la maréchale: «Madame, voilà qui est trop bon pour n'en faire part à personne; allons donner la sérénade à M. de Nemours, votre voisin: il a la goutte, cela le guérira.—Mais je ne le connois point familièrement, dit-elle.—Qu'importe; répliqua-t-il, venez; il ne faut que passer par les écuries, nous nous mettrons sous les fenêtres de sa chambre[251].» M. de Nemours en fut averti aussitôt; mais il ne fit pas semblant de savoir qui c'étoit, et il envoya faire mille civilités. Porchères proposa ensuite d'aller chez la princesse de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il falloit faire entendre cela à la Reine. La Reine a un balcon, et, ne voulant pas faire semblant de savoir qui c'étoit, dit qu'elle étoit fort obligée à ceux qui lui avoient bien voulu donner un si agréable divertissement.