C'est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais été: il y a bien des familles qui lui sont obligées de leur repos. On la choisit toujours pour dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame d'Aumont, veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé, dit: «Quand madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens?» Elle ne se veut point mêler de donner des valets; elle dit qu'on en a toujours du déplaisir.
Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon aux Minimes de la Place-Royale: une autre fût retournée chez elle; mais elle, bien loin de cela: «Il faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai bien faire place.» Elle étoit si sale et si puante que tout le monde la fuyoit; elle eut de la place de reste.
Quand elle voit des gens qui sont quelque temps dans la mortification, et qui après retournent à leur première vie: «Ils font, dit-elle, comme l'ânesse de ma cousine Passart. Cette bête avoit un ânon: on enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il falloit pour aller dîner à demi-lieue d'ici. Elle va bien jusqu'à la moitié du chemin; mais se ressouvenant de son ânon, elle fait trois sauts, et vous jette toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort bien quelque temps, puis tout d'un coup ils jettent le froc aux orties, dès qu'ils se ressouviennent de leur ânon.»
Elle disoit à M. le Prince, en 1652: «Vous voulez, dites-vous, ruiner le cardinal; ma foi vous vous y prenez bien. Tout ce que vous faites ne sert qu'à l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre à la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que sans cet homme vous lui feriez bien du mal.»
Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle eût soixante-seize ans: il est vrai que rien ne lui fait mal. On est bien aise qu'elle aille partout, et on dit, quand il est arrivé quelque chose d'extraordinaire: «Madame Pilou sera bonne sur cela.» Elle alla à Meudon chez madame de Guénégaud pour quelques jours, pour mettre dans du marc un bras qu'elle avoit eu démis pour avoir versé en carrosse. M. Servien fit quelque régal où madame Pilou se trouva. Il lui fit des offres de service. Elle lui dit: «Je vous en remercie, gardez cela pour d'autres; Robert Pilou et moi avons du bien plus qu'il ne nous en faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon: quand vous me verrez ne tressaillez point, car je n'ai rien à vous demander. Il n'y a peut-être que moi en France qui vous ose parler comme cela.»
Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parlé fut mariée en Angleterre avec un Italien, nommé le chevalier Brendi, qui a fait l'Éromène. Cette femme et madame Pilou avoient toujours eu soin de s'écrire. Au bout de quarante ans elles revinrent à se voir à Paris; jamais on n'a vu une telle joie. Cela ne dura guère, car la Brendi, étant en nécessité, alloit en Suisse vivre dans une terre de sa nièce de Mayerne, riche héritière.
Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents livres à dire d'une somme qu'on lui avoit donnée à garder. Or, il n'y avoit que sa servante à qui elle se fioit comme à elle-même qui eût eu la clef de son cabinet. Cette fille, qui, en effet, étoit innocente, fit la fière assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que c'étoit elle. Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre en justice comme on le lui conseilloit, elle lui paya deux cents livres qu'elle lui devoit de ses gages, disant: «Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle à ma servante pour ne lui pas payer ses gages.» Depuis, il se trouva que celui-là même qui avoit donné à madame Pilou cet argent à garder, avoit escamoté ces cinq cents livres qui étoient dans un petit sac; et que, s'en repentant après, il les lui rapporta, en disant de méchantes excuses. Elle rappelle sa servante, la prie d'oublier le passé, lui confirme la parole qu'elle lui avoit donnée de lui laisser deux cents livres de rente viagère et cent écus en argent, et pour la soulager elle prit une petite servante encore.
La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul d'un si grand débordement de bile qu'elle en tomba de son haut[346]; revenue, elle se confessa sur l'heure; elle n'en fut malade que dix ou douze jours. Toute la cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant arrêtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit. M. Valot, premier médecin du Roi, y fut de leur part. Des gens qui ne la voyoient point y allèrent; c'étoit la mode. Il en arriva quasi autant l'année passée, qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien; quoiqu'elle ait quatre-vingts ans, elle est allée à Saint-Paul rendre grâces à Dieu avec un manteau de chambre noir doublé de panne verte; c'est une antiquaille qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi propre qu'il y en ait à Paris.
Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus guère jeune, est allée la voir toute parée de pierreries du Temple[347], et lui a dit que la grande réputation qu'elle avoit, etc. Après elle lui a demandé si elle ne connoissoit personne qui fût curieux de parfums de gants d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses semblables; que le secrétaire de l'ambassadeur du Portugal en faisoit venir d'admirables. Madame Pilou lui dit: «N'avez-vous que cela à me dire?—Hé! madame, répondit cette femme, comme vous êtes bonne amie, et que tout le monde dit que vous conseillez si bien les gens, je voudrois bien vous demander par quel moyen je pourrois me séparer d'avec mon mari.—Comment s'appelle-t-il?—Ha! madame, je n'oserois vous dire son nom.—Les noms ne sont faits que pour nommer les gens, dites?—Vraiment, madame, je n'oserois.» Enfin, après bien des façons, elle dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist. «Je ne me mêle point de démarier les gens.» Un autre jour elle revint, et dit à madame Pilou qu'elle la viendroit divertir quelquefois avec son luth, qu'elle en jouoit passablement. «Je me passerai bien de vous et de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez toute la mine de ne valoir rien, et ce secrétaire de l'ambassadeur est sans doute votre galant.—Il est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous jure que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.—Ma mie, dit madame Pilou, il y a plus loin de rien à un que d'un à mille.» Et sur cela elle la pria de se retirer.
Une autre fois il vint une femme d'âge qui se faisoit appeler madame la marquise de...... Elle fit bien des compliments à madame Pilou sur sa réputation. La bonne femme lui dit brusquement: «Madame, vous êtes venue ici pour quelqu'autre chose.—Madame, dit l'autre, puisque vous voulez que je vous parle franchement, c'est que je me veux remarier. J'ai huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un fils d'église, et un autre chevalier de Malte: j'ai bien trois mille livres de rente: il est vrai que j'ai aussi quelques affaires. Comme vous connoissez bien des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez quelque conseiller ou quelque président bien accommodé, car le comte celui-ci, et le marquis celui-là, me veulent bien, mais j'aime mieux demeurer à Paris.—Jésus! madame, dit madame Pilou, vous moquez-vous de vous vouloir remarier? Vous êtes vieille et laide.—Hé! madame, répondit cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez, et voilà encore toutes mes dents.—Cela n'y fait rien, reprit la bonne femme, voilà encore toutes les miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts ans. Allez, madame, vous serez aussi bien à la campagne qu'à Paris: épousez ce marquis, épousez ce comte si vous voulez, je ne me mêle point de faire des mariages, et je me garderois bien de conseiller aux gens de vous épouser.»