A la grande joie de ses cabaretiers, le village de Béthanie était devenu un endroit à la mode. De Jérusalem et de toute la Judée, la foule y était accourue pour assister aux exercices d’un jeune Juif qui, plongé à mi-corps dans l’eau du Jourdain, et les épaules couvertes d’un gilet en poil de chameau, s’offrait à baptiser ceux qui l’approchaient. Riches et pauvres, tous avaient tenu à voir le nouveau prophète. Tous, une fois là, s’étaient fait baptiser ; l’opération était gratuite, et, au pis aller, ne pouvait nuire. On mangeait et buvait, on jouissait du printemps. Le soir, les baptisés échangeaient leurs impressions, sous les palmiers de la route, en attendant les nouvelles de Jérusalem, qu’un messager ne manquait pas de leur apporter à la nuit tombante.

Mais un mardi, surtout, l’affluence fut énorme. On avait appris qu’un second prophète allait venir, un paysan galiléen, qui se prétendait issu de la race de David, et parlait en paraboles, et préférait à la société des docteurs celle des filles et des vagabonds.

Ce second prophète était Notre-Seigneur Jésus. Il avait alors à peine trente ans. Sa divinité ne s’était pas encore clairement révélée au monde : mais déjà l’Esprit lui avait dicté maintes paroles hardies et douces ; et déjà les cœurs simples avaient senti l’attrait surnaturel de ses yeux.

Aussi quand il vint à Béthanie, ce mardi-là, vêtu d’un large manteau clair et les cheveux flottants, et quand on le vit escorté d’une troupe bruyante où se mêlaient les mendiants, les femmes, les enfants, et les chiens des rues, et quand on l’entendit salué par le Baptiste comme le Maître qu’avaient promis les saints livres, l’enthousiasme de la foule toucha au délire. On acclama le Nazaréen pendant qu’il recevait le baptême, on acclama la colombe qui descendait sur lui, et la voix céleste qui disait : « Celui-ci est mon fils bien-aimé ! » Plusieurs des assistants se firent baptiser une seconde fois, espérant avoir leur part du miracle : mais aucune colombe ne descendit sur eux, et la voix céleste n’eut rien à leur dire. N’importe, ce fut une gaie journée. L’après-midi, Jésus ayant promis de prêcher, on s’écrasa pour l’entendre. Et l’on fut unanime à trouver charmantes quelques-unes des paraboles du jeune orateur.

Puis, comme c’était le mardi gras, on mangea et but plus que de coutume ; et tard dans la nuit on dansa sur la place du marché, pour se dégourdir les jambes après la fatigue du sermon.

Jamais encore un prophète n’avait été aussi bien accueilli.

II
LA SAGESSE

Malheur à vous, scribes et pharisiens. Car vous fermez aux hommes le royaume des cieux ! Vous n’y entrez pas, et vous n’y laissez pas entrer ceux qui voudraient y entrer.

(Saint Matthieu, XXIII, 13.)

Le lendemain de ce beau jour, avant l’aube, Jésus réunit ses compagnons et leur annonça son intention de les quitter pour un mois et plus. L’époque de sa mission approchait : il voulait auparavant prier et jeûner, dans la solitude des montagnes, et fortifier son cœur pour la souffrance prochaine.

Sa résolution ne chagrina pas outre mesure les braves gens qui l’écoutaient. Aucun d’eux n’était encore, à proprement parler, son disciple. Ils avaient été simplement séduits par la grâce du jeune homme, par l’éclat de ses yeux, par l’étrange douceur de sa voix, et par ces touchantes paraboles qu’à peine ils essayaient de comprendre. Il leur avait ordonné de venir, et ils étaient venus, Maintenant il leur ordonnait de s’en aller : ils n’eurent pas l’idée de lui désobéir. Seuls les enfants furent plus difficiles à persuader. Ils s’obstinaient à suivre leur ami sur la route du désert : la vie leur semblait impossible, privés du bienheureux parfum de sa présence. Et il en coûtait aussi à Jésus de se séparer d’eux, car personne n’était plus près de son cœur. Enfin il les caressa une dernière fois de la main, les bénit, et disparut à leurs yeux.