Et ainsi Paul sortit du milieu d’eux.

Mais quelques-uns des Athéniens se joignirent à lui et crurent : parmi lesquels Denis l’Aréopagite, et une femme nommée Damaris, et d’autres encore.

(Actes des Apôtres, XVII, 15-34.)

I
LA MORT

Celui qui ne demeure pas en moi sera jeté hors de la vigne comme un sarment inutile, et il séchera, et on le ramassera pour le jeter au feu.

(Saint Jean, XV, 6.)

Lorsque Jésus, touché des larmes de la veuve de Naïm, ordonna à son fils de se lever dans le cercueil où, depuis la veille, on l’avait étendu, le jeune homme ouvrit les yeux, se leva, et se mit à parler. Mais ses amis, qui d’abord n’avaient pensé qu’à se réjouir du miracle glorieux de sa résurrection, s’aperçurent bientôt que quelque chose avait changé en lui. Ce que c’était au juste qui avait changé, ils n’auraient su le dire : car tous les traits de son visage étaient restés les mêmes, et déjà ils avaient repris leur ancienne apparence de fraîcheur et de force juvéniles, qu’une longue maladie leur avait enlevée. Ses traits n’avaient pas changé, mais une expression nouvelle s’y lisait, à présent, dont ses amis furent épouvantés. Ils eurent le sentiment qu’une autre âme, profonde, obscure, douloureuse, s’était substituée à la simple petite âme d’enfant qu’ils avaient aimée. En vain le jeune homme leur parlait, en vain il les appelait par leurs noms : ils ne parvenaient pas à le reconnaître. Et, quand ils l’eurent ramené jusque devant sa maison, aucun d’eux ne s’offrit à y entrer avec lui.


Ce que c’était au juste qui avait changé, dans son visage, sa mère seule l’avait vu dès le premier moment. Rentrée chez elle, la vieille femme installa son fils à la place où elle-même avait coutume de s’asseoir ; après quoi elle s’agenouilla près de lui, et, le regardant jusqu’au fond des yeux : « Thomas, lui dit-elle, pourquoi ne me souris-tu plus comme tu as toujours fait ? Je me rappelle que, le jour de ta naissance, ton père t’a déposé un instant dans mes bras : aussitôt tu as cessé de crier et tu m’as souri. Plus tard, pendant les dix-huit ans que nous avons vécu ensemble, ton sourire a été mon soutien et ma consolation. Et tu me souriais encore, avant-hier, à l’heure où déjà tes membres commençaient à se refroidir. Pourquoi donc ne me souris-tu plus, mon enfant, maintenant que ce jeune dieu t’a rendu à moi ? » Thomas lui prit les mains, et elle vit qu’il remuait les lèvres, s’efforçant de leur donner la forme d’un sourire. Mais ni ses lèvres, ni ses yeux, ne consentirent à secouer l’expression de tristesse que le doigt de la mort y avait laissée. Et la pauvre femme sentit que son cœur se déchirait de nouveau.

Puis elle se souvint que son fils n’avait pas mangé : peut-être était-ce la faim qui l’épuisait ? Elle courut au marché, acheta du lait, des œufs, des gâteaux, tout ce qu’elle savait qu’il aimait le mieux. Et Thomas ne refusa pas de manger, ce dont elle se réjouit comme d’un second miracle : car elle en était arrivée à se demander, en revoyant son visage immobile, si ce n’était pas seulement l’ombre de son fils qu’un adroit magicien avait ranimée. Et, après qu’il eut mangé, il lui parla doucement. Il la questionnait sur ce qui s’était passé dans la petite ville, sur ce qu’avaient dit les uns et les autres, sur l’argent que sa maladie avait dû coûter. Il parlait ; mais elle retrouvait dans sa voix la même tristesse que dans son regard. L’âme semblait absente des mots qu’il disait. Son âme n’avait-elle pas encore achevé de se réveiller ? Ou bien avait-elle rapporté, du royaume mystérieux d’où elle revenait, l’empreinte de quelque effroyable vision que, jamais plus, elle ne pourrait oublier ? Il y avait eu autrefois, dans un village voisin de Naïm, un berger qui se vantait d’avoir su pénétrer au séjour des morts : il avait vu des diables, avec de longues queues, occupés à piler des âmes dans des mortiers de fer rouge. Était-ce à des spectacles comme celui-là qu’avait assisté Thomas ? et allait-il en garder toujours l’image au fond de ses yeux ?

La vieille femme n’osa pas l’interroger, à peine osa-t-elle lui parler, aussi longtemps qu’ils restèrent assis l’un près de l’autre, sous le soir tombant. Mais vingt fois, pendant la nuit, elle se releva, ralluma la lampe, s’approcha avec précaution du lit de son fils, espérant le trouver endormi. Non, toujours il la regardait tristement, de ses grands yeux vides. Enfin elle n’eut plus la force de se contenir davantage.