Colbert fut d’ailleurs secondé dans son œuvre par deux hommes de mérite et de science, son bibliothécaire, Pierre de Carcavy et Nicolas Clément de Toul, fonctionnaire aussi zélé que modeste, qui passa dans la Bibliothèque près de quarante ans de sa vie et s’y livra à des travaux importants soigneusement exécutés, utiles, même encore de nos jours, à ses successeurs.
P. de Carcavy et N. Clément furent les seules personnes effectivement attachées à la Bibliothèque, sous l’administration de Colbert. En effet, Nicolas Colbert, frère du ministre, le même qui s’était vu chargé de la garde de la collection Dupuy, avait été nommé évêque de Luçon, et tout en conservant son titre de garde de la librairie, il laissa à son frère l’entière direction de la Bibliothèque, qui se trouvait dans les attributions du ministre, surintendant des bâtiments et des maisons royales. Nous allons voir comment Colbert fit usage de ce pouvoir.
L’exemple que Jacques Dupuy avait si noblement donné fut presque immédiatement suivi: il le fut dans la famille même du roi, et par un prince qu’on n’aurait pas soupçonné d’aussi bienveillantes dispositions pour la Couronne. Gaston d’Orléans possédait dans son palais du Luxembourg un cabinet de raretés, livres, manuscrits, médailles, pierres gravées qui faisaient l’admiration des amateurs. Le P. Louis Jacob, dans son Traité des Bibliothèques, en parle ainsi: «Je puis dire de ce prince sans flatterie, que ny Alexandre Sévère, empereur des Romains, ny Atticus, grand amy de Cicéron, ny le très-docte Varron n’ont eu une cognoissance des médailles comme luy; et sa curiosité ne se termine pas en icelles, mais encore dans la recherche des bons livres, desquels il orne sa très-riche et splendide bibliothèque qu’il a dressée depuis peu dans son hostel de Luxembourg, au bout de cette admirable gallerie où toute la vie de la feue reine Marie de Médicis a esté dépeinte par l’excellent ouvrier Rubens.» Gaston d’Orléans, en mourant, donna ses collections à Louis XIV; ce legs fut accepté par lettres patentes du mois de novembre 1661, mais il ne fut incorporé dans le fonds royal qu’en 1667. La Bibliothèque s’accrut ainsi de cinquante-trois manuscrits, parmi lesquels se trouvait l’original du recueil des rois de France par Du Tillet. La donation faite par Gaston d’Orléans apportait en outre un nombre assez considérable de livres imprimés, presque tous reliés par Le Gascon aux armes du prince, et une série remarquable de dessins de botanique exécutés sur vélin par le peintre Nicolas Robert. Ces pièces curieuses, retenues par le premier médecin du roi Fagon, qui les garda près de lui au Jardin des Plantes dont il était le directeur, ne figurèrent à la Bibliothèque qu’au XVIIIe siècle. Un décret de la Convention du 10 juin 1793 en ordonna la remise au Muséum d’histoire naturelle, où elles sont encore conservées.
Ce qui donne surtout de l’importance au legs de Gaston d’Orléans, c’est qu’il fut le premier fonds et l’origine du Cabinet des Médailles. Déjà, avant Louis XIV, plusieurs de nos rois avaient eu le goût des antiquités. François Ier fit rechercher des médailles et des pierres gravées. Le P. du Molinet dit en avoir vu dans le garde-meubles qui y avaient été placées de son temps: «J’y ai observé un certain bijou de vermeil doré, fait en manière de livre, à l’ouverture duquel on remarque, de chaque côté, une vingtaine de médailles d’or et du Haut-Empire, qui y sont enchâssées et dont la netteté est plus considérable que la rareté.»
Sous Henri II, les médailles que Catherine de Médicis avait rapportées de Florence furent déposées à Fontainebleau. Charles IX fit l’acquisition de la collection du fameux Grolier, dont il réunit les antiquités au palais du Louvre. Cette collection, assez importante pour donner lieu à la création d’une place de garde particulier des médailles et antiquités, fut malheureusement dispersée pendant les troubles de la Ligue. Henri IV chercha à reformer le cabinet royal; un gentilhomme provençal, Rascas de Bagarris, qui lui était connu par son amour des antiquités et par la collection qu’il possédait fut appelé à la cour. A la suite d’une entrevue avec le roi, il fut chargé de reconstituer le Cabinet d’antiquités, dont il obtint l’intendance sous le titre de maître du Cabinet des Médailles et Antiques. Des pourparlers étaient engagés pour l’acquisition de sa collection particulière lorsque la mort d’Henri IV vint détruire ces projets. Les évènements politiques empêchèrent Louis XIII de reprendre cette idée; néanmoins en 1664 le Cabinet du roi passait, au dire du P. Jacob, «pour une merveille du monde pour ses raretés et antiquités, outre ses pierreries.» A cette époque, Jean de Chaumont, conseiller d’Etat, en avait l’intendance avec la garde de la bibliothèque particulière que le roi possédait au Louvre.
Le legs de Gaston d’Orléans enrichit le cabinet du Louvre d’un grand nombre de médailles, de figures de bronze, de pierres gravées. Le P. du Molinet nous apprend qu’il reçut de ce chef «24 belles boëtes d’agathes dont la plupart étaient en relief.» A l’époque de l’acceptation du legs, toutes ces raretés furent laissées à la garde du bibliothécaire du prince, Bénigne Breunot[6], abbé de Saint-Cyprien. Il reçut l’ordre d’en dresser un inventaire, et quand la collection fut portée au Louvre, il se vit accorder l’intendance du Cabinet des Antiquités du roi. En 1666, l’abbé Breunot fut assassiné au Louvre et le Cabinet confié à la garde de P. de Carcavy fut réuni à la Bibliothèque.
Les collections de Gaston d’Orléans n’étaient pas encore entrées dans le fonds royal que Louis XIV recevait une autre donation non moins importante, faite dans les conditions les plus honorables par Hippolyte, comte de Béthune. Philippe de Béthune, son père, lui avait laissé une série de documents originaux consistant surtout en lettres échangées par les plus importants personnages de France depuis le règne de Louis XI jusqu’à celui de Louis XIV. Il y avait là pour l’histoire et la politique d’inappréciables matériaux dont la valeur était d’ailleurs bien connue non-seulement en France, mais encore à l’étranger. La reine Christine de Suède offrit à Philippe de Béthune d’acheter sa collection moyennant 100,000 écus. Loret a rappelé ce fait dans ces vers de la Muse historique:
L’ilustre reine de Suède
Qui, comme sçait, possède
Un esprit haut et généreux,
Des belles-lettres amoureux,
Ayant appris, des fois plus d’une,
Que le sieur, comte de Béthune,
Dans son cabinet de Paris,
Avait d’excellents manuscrits,
Comme aussi plusieurs antiquailles,
Sçavoir quantité de médailles,
Reliefs, portraits, crayons, tableaux,
Des plus rares et des plus beaux,
A fait proposer audit comte
Une somme d’or qui se monte
Tant en juste qu’en quart d’écus
Justement à cent mille écus,
S’il voulait vendre sa boutique,
A cette reine magnifique,
Ou pour parler un peu plus net,
Les pièces de son cabinet.
Et Loret ajoute:
La proposition est forte
Et pourtant l’histoire rapporte
Que ledit comte a refuzé
Ce grand prix d’argent propozé,
Aimant mieux ses portraits et livres
Que d’avoir trois cens mille livres.