Le premier acte de Charles V fut d’ordonner en 1367 le dépôt des livres, jusqu’alors conservés au Palais de la Cité, dans la tour du château du Louvre dite la Tour de la Fauconnerie. Les fenêtres de cette tour, qui comprenait trois étages ou chambres, étaient garnies de fils de fer «pour deffense des oyseaux et autres bestes» et les livres y étaient conservés avec le plus grand soin sur des pupitres, placés autour de chaque salle. A la tête de ce dépôt, le roi nomma Gilles Mallet, son valet de chambre, «lequel pour cause que en lui sçavoit plusieurs vertus, moult aimoit» et qui dressa l’inventaire des livres confiés à sa garde. Cet inventaire suivi d’un récolement fait par les soins de Jean Blanchet, en 1380, et complété par les inventaires de Jean le Bègue en 1411 et 1424, est un des documents les plus intéressants pour l’histoire littéraire de cette époque. Il est intitulé: Inventaire des livres du roy nostre Sr estans au chastel du Louvre et donne la description de 973 articles. Gilles Malet rédigea son inventaire en suivant l’ordre des volumes à chaque étage, mais comme ils étaient disposés sans distinction de matières, il s’ensuit qu’il faut lire cet inventaire du commencement à la fin pour savoir ce que la librairie du Louvre renfermait de manuscrits sur tel ou tel sujet. Dans son histoire du Cabinet des manuscrits, M. Delisle a donné une liste résumée, par matière, de ces volumes; la théologie, la littérature, l’histoire y sont largement représentées, mais le droit, la philosophie, les sciences n’y figurent que pour quelques articles.
Outre les indications relatives à la composition de la librairie du Louvre, les inventaires de Gilles Malet et de Jean le Bègue contiennent les détails les plus minutieux sur l’état matériel des volumes, sur leur provenance et aussi sur leur emploi et sur leur sort. C’est ainsi qu’ils nous apprennent que Charles V donna et prêta plusieurs des volumes qu’il avait réunis dans sa librairie. Le duc d’Anjou, d’autres princes, des parents et des amis du roi, des grands officiers de la couronne, le collége de l’Université, les églises profitèrent de sa libéralité. Ces anciens catalogues et différentes pièces de comptabilité nous font également connaître les noms des copistes, librairies, enlumineurs que le roi récompensa généreusement, comme il se plaisait à encourager les travaux des savants tels que Nicole Oresme, Raoul de Presle, qui traduisaient pour son compte, l’un les œuvres d’Aristote, l’autre la Cité de Dieu de Saint-Augustin.
CHARLES VI. (1380-1422).
A la mort de Charles V, Gilles Malet conserva ses fonctions de garde de la librairie, et un récolement fait par Jean Blanchet constata la présence des livres portés sur l’inventaire, à l’exception de ceux qui avaient été prêtés ou donnés par le roi. En 1410, G. Malet mourut et Jean le Bègue, au nom d’une commission de la Chambre des Comptes, procéda à un nouvel inventaire de la collection royale. A cette date, elle s’était accrue de 210 volumes, les uns provenus du duc de Guyenne, les autres, en langue hébraïque, abandonnés par des Juifs dans une maison du faubourg St-Denis.
Le successeur de Gilles Malet fut Antoine des Essarts, seigneur de Thieux et de Glatigny «écuyer valet tranchant conseiller et garde des deniers de la librairie du roi», remplacé lui-même en 1412 par Garnier de Saint-Yon. Celui-ci, échevin de la ville de Paris, appartenait au parti des Bourguignons. L’arrivée au pouvoir des Armagnacs l’obligea à quitter ses fonctions, et Jean Maulin, clerc du roi, fut nommé garde de la librairie (1416). A cette époque, plus de deux cents volumes manquaient dans la librairie du Louvre. Les princes empruntaient les livres et ne les rendaient pas, le roi en faisait présent aux membres de sa famille et aux souverains étrangers, c’était une véritable dispersion de la précieuse collection réunie par son père; sa mort acheva de la ruiner.
Garnier de Saint-Yon ayant recouvré sa charge en 1418, fit dresser en 1424 un troisième inventaire des livres du roi avec leur évaluation en sols parisis. Ils furent estimés à la somme de 3,323 livres, 4 sols, et la collection entière, vendue pour ce prix au duc de Bedfort, passa en Angleterre. Soigneusement conservée par le duc, elle ne dut être dispersée qu’à sa mort, en 1435.
CHARLES VII. (1422-1461). LOUIS XI. (1461-1483).
La ruine de la librairie du Louvre ne fut pas réparée par Charles VII; les préoccupations d’intérêt politique l’empêchèrent de songer à la reconstituer. Son successeur Louis XI ne travailla guère davantage à en hâter le relèvement. Cependant l’introduction de l’imprimerie en France, la protection dont ce prince encouragea les premiers imprimeurs, les actes importants qui marquèrent sa politique intérieure font de son règne une époque mémorable dans l’histoire de nos collections. Il eut pour garde de ses livres Laurent Paulmier, et peut-être après celui-ci, suivant Gabriel Naudé, Robert Gaguin, qu’il aurait nommé son bibliothécaire. Jean Fouquet, de Tours, reçut le titre d’enlumineur du roi. Malheureusement Louis XI ne sut pas enrichir la Bibliothèque de toutes les grandes collections que les événements pouvaient mettre entre ses mains.
La valeur et l’éclat de ces richesses étaient cependant assez grands pour exciter la convoitise d’un roi plus scrupuleux. Déjà, avant l’époque où sous le coup des malheurs qui désolaient la France la librairie du Louvre tombait au pouvoir de l’étranger, les princes du sang avaient, comme le roi, formé de précieuses bibliothèques. Celle du duc de Berry, mort en 1416, ne lui avait pas survécu, mais les livres des ducs d’Anjou ne furent dispersés qu’à la mort de Charles d’Anjou, en 1472, et Louis XI ne chercha point à les recueillir. Il en fut de même, après la victoire du roi sur Charles le Téméraire, de la plus célèbre et de la plus nombreuse de ces collections, la bibliothèque des ducs de Bourgogne fondée par Philippe le Hardi et enrichie par ses successeurs, Jean-sans-Peur et Philippe-le-Bon. La ruine de la maison de Nemours, qui possédait de beaux livres, ne profita pas davantage au fonds royal; il ne s’accrût que d’une partie des livres du duc de Guyenne et de ceux du cardinal Balue dont le roi avait confisqué les biens.