Et Valentine l'a fait comme elle le disait. Fouettée par le vent de sa folie, elle a commencé sa course furieuse et insensée à travers le monde.

Un jour, tout Paris était agenouillé devant le grand pianiste qui prête sa passion aux touches imbéciles.—«Oh! se disait Valentine, ce génie fait vivre le bois et l'ivoire, il éveille dans ce coffre ridicule des torrents d'harmonie, des larmes, mille douleurs poignantes, tout un monde! Ne saura-t-il pas me faire tressaillir comme ces cordes de laiton et ces morceaux d'ébène? Il transfigure la matière inerte; celui-là saura le mot que je cherche.»

Mais le pianiste ne le savait pas.

Ou bien elle pensait: «Cet ingénieur a jeté des ponts d'un rocher à l'autre sur un océan irrité et sauvage; il sait dompter la nature et faire l'impossible!» Elle se disait: «Ce statuaire a surpris le secret de la vie! Ce comédien a l'art de faire frissonner les nerfs par sa voix émue et sympathique! Ils trouveront la femme cachée en moi.»

Mais tous ces enchanteurs continuaient à faire leurs prodiges, sans pouvoir conjurer la malédiction céleste.

Elle allait au matin dans le grenier où l'on est si bien à vingt ans, et où il y a trois pieds d'un vers charbonnés sur le mur! Elle accrochait son châle à la fenêtre en guise de rideau, et elle s'asseyait sur l'humble couchette, et elle disait:—«Je suis Lisette! parle-moi de l'amour et du printemps, et chante-moi des jeunes chansons!»

Elle disait aux soldats:—«Venez, que je vous verse du vin bleu sur la table de la guinguette, et faites-moi voir comment vous embrassez la Victoire avec vos mains franches et brutales!» Elle disait aux valets, aux esclaves:—«Montrez-moi ce que valent vos révoltes, et s'il y a de quoi s'enthousiasmer pour vos haines?» Elle suivait les saltimbanques, les déshérités de l'art, pour savoir si on peut s'enivrer de pauvreté et de grand air en mirant tous les soleils dans le miroir des paillettes vagabondes! D'autres fois, elle achetait des palais, et à tous les murs elle faisait percer des fenêtres pour y jeter son or et l'or des vieillards empressés autour d'elle, et l'or des jeunes gens asservis à ses caprices, l'or du Vice, l'or de l'Usure, le trésor du riche, l'épargne du pauvre! Mais toujours son coeur restait immobile dans sa poitrine.

Et voici quelle fut la plus grande démence de Valentine: elle pensa que peut-être elle trouverait dans un mariage bien bourgeois et bien calme, entre le pot-au-feu et le livre de cuisine, ce que lui avaient refusé les fantaisies effrénées! «Sans doute, dit-elle, la fleur bleue de l'Idéal fleurit dans quelque champ paisible, à l'ombre de la modeste haie d'aubépine, et non pas dans les forêts luxuriantes, au bord des grands lacs, sous les guirlandes de lianes et les architectures de feuillage.» Et, à la grande joie de sa mère, Valentine se maria avec M. Anacharsis, riche fabricant de Chemins de la Croix et d'objets religieux; établi rue Cassette. Elle se mit à raccommoder les chaussettes avec frénésie, et à écrire sur le livre de cuisine, en comptes de menues dépenses, la valeur des oeuvres complètes de Voltaire! Elle fit une orgie de vie bourgeoise, occupée du linge, du comptoir, donnant des ordres, faisant des conserves, recevant le soir de vieux voisins qui venaient jouer au boston à un sou la fiche. Hélas! vains efforts! Aucune fleur bleue ne s'épanouit au souffle de cette brise domestique, et madame Anacharsis resta, comme Valentine, une statue.

Alors elle jeta son bonnet par-dessus les moulins! Il y eut madame Anacharsis infidèle, quittant son mari, le perdant, le retrouvant, cherchant à connaître les âpres saveurs de ces fruits défendus que croquent à belles dents les épouses fugitives. Il y eut madame Anacharsis donnant à ses amoureux des alliances de mariage, et allant faire bénir à Greetna-Green ses unions adultères. Puis les voyages! La Suisse et l'Italie vues en compagnie d'un jeune Anglais aux cheveux dorés ou d'un féroce Brésilien, qui sait si bien dire: «Si jamais tu me trompes, je te tuerai!» Valentine a bu la neige des torrents, elle a laissé bondir sur son sein les cascades échevelées, elle a frappé du poing les rocs et mordu l'écorce des arbres en criant à toute cette nature: «Dis-moi ton secret!» Ce secret, elle l'a demandé aux noires forêts, aux grottes obscures où pendent les stalactites, aux fleuves immenses, aux villes, aux basiliques, à la vieille Venise endormie en son linceul! Mais la Nature a gardé son secret pour elle et pour les hommes de bonne volonté, et madame Anacharsis, ivre et folle, à continué à faire la joie du Paris folâtre en promenant son éternelle interrogation des agents de change aux poëtes lyriques et des princes russes aux marchands de peaux de lapin, et elle se console en lisant Lélia.

Émile Levasseur, qui a quitté le service, et qui, lui aussi, est devenu fou de désespoir, a joué à la Bourse par dépravation et y gagne des millions dont il ne sait que faire. Vingt fois il a voulu arracher Valentine à son affreuse vie et l'a suppliée à genoux d'accepter le pardon qu'il lui offrait avec une résignation abominable et sublime. Mais madame Anacharis est du moins restée fidèle à son rêve de jeune fille. Elle a tout traîné dans le ruisseau des rues, excepté son premier et son seul amour, et d'ailleurs elle ne renonce pas encore à vivre! Parfois, elle s'extasie pendant de longues heures sur le roman de madame Beecher Stowe et se demande si, parmi cette race noire, opprimée et héroïque au dire de l'illustre écrivain, il n'y a pas quelque Othello dont la lèvre lippue échaufferait son COEUR DE MARBRE.