»Huit jours après, je la revis dans le cabinet de M. Dejean, qui lui avait vainement défendu sa porte. Elle voulait absolument donner une dernière représentation pour laquelle elle demandait cinq cents francs; et, la voyant mourante, le directeur refusait, par humanité. Mais elle emporta d'assaut ce marché épouvantable, et le jour fut choisi. L'annonce de cette dernière apparition de la vieille funambule avait attiré beaucoup de monde au Cirque; Paris, qui sait tout, savait son histoire, et on était curieux de savoir jusqu'où va l'héroïsme désespéré. Quand je vis Hébé coiffée du casque d'or, cuirassée d'écailles, toute ruisselante d'émail, d'argent et d'écarlate, fagotée dans son cher costume de Pallas, elle me parut rajeunie de dix ans: son visage était éclairé, elle songeait au billet de cinq cents francs qu'elle sentirait frissonner dans sa main en descendant de la corde roide!

»Mais sa fatigue était excessive; elle toussait, crachait le sang; elle s'évanouit trois fois pendant le quart d'heure qui précéda son apparition. Ces évanouissements n'avaient rien de pareil à tous ceux que j'ai vus. Habituellement, lorsqu'une personne tombe en syncope, on sent que sa vie est suspendue, mais seulement pour un temps; chez Hébé, c'était une véritable mort, complète, absolue. On eût dit qu'elle était depuis bien des années un cadavre auquel les enchantements d'un magicien avaient prêté les apparences de la vie, et que, le sortilége fini, elle redevenait la proie légitime du trépas. Son coeur ne battait plus d'une manière appréciable; son haleine ne ternissait pas le miroir collé sur ses lèvres; elle était blanche, glacée et rigide.

—»Madame, lui dit le médecin du théâtre, lorsqu'elle revint à elle pour la dernière fois, vous ne pouvez monter sur la corde aujourd'hui, et surtout, moi, je ne dois pas le permettre. Comprenez que je ne puis assumer cette grave responsabilité.

»La vieille Hébé fit un bond sauvage, comme si elle eût été mordue par une tarentule.

—»Malheureux, s'écria-t-elle, c'est toi qui veux ma mort! Puis, avec un sourire funèbre: Allons, mon petit docteur, vous êtes trop gentil pour vouloir contrarier une dame!

»Enfin, tout à fait hors d'elle, elle tira de sa poche un petit poignard et reprit avec égarement: Je vous jure, par les os de ma mère, que, si vous empêchez ma représentation, je me tue avec ceci.

»Le médecin du Cirque est un homme fort, qui a vu des drames comme ceux-là, et bien d'autres encore, depuis trente ans qu'il met du baume sur les âcres morsures faites par les passions parisiennes. Aussi ne fut-il pas ébranlé par le petit couteau de la funambule. Malheureusement, il fut requis en toute hâte pour donner ses soins à un personnage illustre qui, dans la salle même, venait d'être frappé d'un coup de sang. Hébé profita de cette diversion pour gagner le cirque, et elle monta, chancelante, l'échelle qui la conduisit sur sa corde roide, à trente pieds de tout secours humain.

»Aux premiers pas qu'elle fit sur la corde, ce fut un grand cri d'admiration; car, sur son théâtre idéal, cette déesse de la mimique retrouva sa souplesse, son ardeur inouïe, son agilité de panthère, sa puissance extraordinaire à faire d'elle-même une représentation et un symbole multiples. Oui, au bruit des clairons, au chant orgueilleux des fanfares, cette femme, cette Pallas, cette guerrière à l'aigrette rougissante, c'est l'armée française elle-même, oubliant ses souffrances de six mois et s'avançant vers les âpres ivresses de la conquête. Tantôt elle est le général qui contient l'ardeur de ses troupes, et alors son oeil est dominateur, sa bouche immobile et sévère; puis elle est le soldat heureux de jouer sa vie; puis le jeune tambour qui bat la charge et à qui la première bataille apparaît comme dans les roses vives d'une aurore! Ainsi on suivait sur le visage d'Hébé Caristi les péripéties de la tragédie militaire; tout à coup la funambule s'arrête, roide, tout d'une pièce, comme figée ou changée en statue de sel. Par un geste désespéré, elle leva à la fois au ciel ses deux bras, et en même temps le sang envahit son visage; du fond même de l'amphithéâtre, on put la voir devenir toute rouge.

»Un soupir immense sortit de six mille poitrines; tout le monde ferma les yeux: pour tout le monde, elle avait dû être précipitée de la hauteur effroyable où la maintenait la Volonté, tomber sur le sable de l'arène et s'y briser. Mais après ce mouvement d'épouvante, quand les regards se levèrent de nouveau, on revit la saltimbanque vivante et debout: par un effort surhumain, dont elle-même n'eut pas conscience, elle avait pu garder l'équilibre au moment où la vie l'abandonnait, miracle plus prodigieux que tous les tours de force avec lesquels elle avait émerveillé les empereurs, au temps de sa fougueuse jeunesse. Oui, elle se tenait debout, mais comme un soldat frappé au coeur et qui marche encore quelques pas sous le vertige même de la mort. Enfin, ses membres se détendirent, ses reins plièrent, elle tomba en arrière, mais sur la corde, où elle se coucha avec grâce encore, en s'y cramponnant d'une main, comme lorsqu'elle jouait la scène épisodique du trompette blessé. Mais ses forces étaient tout à fait épuisées; pour retourner jusqu'à l'échelle, il lui fallut ramper, se traîner sur les genoux, marcher à quatre pattes sur cette corde que, tout à l'heure elle avait foulée d'un pied insolemment dédaigneux et superbe.

»Pour les spectateurs, ce dernier effort fut mille fois plus poignant que la minute même où on l'avait crue morte, car maintenant elle ressemblait à un oiseau qui balaye la terre de son ventre souillé et de ses ailes fracassées. Elle arriva, mais n'ayant plus figure humaine, sentant le froid dans ses os et enveloppée dans un noir linceul d'horreur.