Il y a une haine qui dure depuis cinq mille ans, un duel terrible. Toute enfant, rose et blonde, couchée dans son berceau, quand la petite fille pauvre va sourire à sa mère, elle aperçoit debout sur le seuil un maigre fantôme, et elle crie, malgré les caresses de sa mère.
Puis elle grandit; comme les oiseaux, elle envoie au ciel sa jeune chanson. Elle se regarde dans un bout de miroir cassé: elle est belle.
Elle voit aux vitrines des peignes d'écaille blonde, et elle se dit: «Voilà qui peignera bien ma chevelure de soleil et d'or; voilà pour en attacher les noeuds, les boucles ruisselantes et les torsades effrénées.»
Elle voit de riches étoffes. «Voilà, dit-elle, pour parer mon corps gracieux et souple.»
Elle voit chez le marchand de comestibles des forêts d'asperges plus grosses que des cèdres, des perdreaux désespérément truffés, des fraises rougissantes et parfumées. Elle dit: «Voilà ce que j'aimerai à déchiqueter et ce que je croquerai bien avec mes dents blanches!» Et elle dit en regardant les flacons: «Je remplirai mon verre de ces vins d'écarlate, et, levant mes bras, je boirai à la jeunesse amoureuse!»
Mais le fantôme ne l'a pas quittée. Il lui tend un morceau de pain de munition, un verre d'eau trouble et un sayon de toile rapiécé. Il murmure à son oreille: «Tu es à moi. Voici ton festin et voici ta robe.» Ah! quelle moue fait à ce coup-là la petite demoiselle!
Mais quoi! on l'instruit bien vite et elle apprend les nouvelles! Elle entend dire que, moyennant quelques concessions, des personnes obligeantes vous logent dans des appartements si bien tendus de soie, et matelassés, et capitonnés, et garnis de tapis d'Aubusson, qu'on n'entend plus marcher dans le corridor les pieds de marbre du fantôme.
Dans ces heureuses demeures, il y a aux portes de si jolis petits verrous et de si excellentes serrures anglaises, que le fantôme ne peut pas entrer et se casse les ongles contre le fer poli et le bois de chêne.
Aussitôt la jeune fille se met en quête des écriteaux de location. Un monsieur soigneux fait mettre à ses portes pour trois cent mille francs de serrures et de verrous, et elle-même, la folle Musette, elle s'enveloppe d'un divin peignoir de cachemire, elle tend à son amant un cigare bien sec et bien allumé, et elle dit à sa servante Julie de faire flamber un grand feu dans l'âtre. Puis elle allume les bougies, elle remplit les verres et elle saute de joie, et, frappant dans ses petites mains, elle interpelle le fantôme à travers la porte:
«Va! lui crie-t-elle, va, Misère ma mie, morfonds-toi bien sur ma natte et casse bien tes ongles contre ma serrure! Moi j'ai chaud et je suis heureuse! J'ai mes bras passés autour du cou d'un beau jeune homme, et je chante devant le feu clair, et je bois le vin du Vésuve; et voilà comme je suis à toi, abominable vision de mon enfance!»