—Monsieur Vandevelle, sans doute? demanda-t-il en regardant mon compagnon.
—En effet, monsieur.
—Monsieur, reprit-il, mon voisin, le pauvre M. Margueritte, croit être votre débiteur. Vous savez que cet excellent homme a le cerveau affaibli. J'ignore donc si cette dette est réelle ou si elle n'existe que dans son imagination. Quoi qu'il en soit, il a entrepris de faire un tableau pour s'acquitter envers vous; mais comme la vue de cet ouvrage commencé a mis dans une grande colère sa femme ou sa mère, je n'ai pas bien compris de laquelle il s'agit, M. Margueritte a profité d'une heure où il était seul à la maison pour apporter chez moi sa toile, son chevalet et ses brosses, et en même temps il m'a prié de lui acheter quelques couleurs. Depuis ce moment-là, chaque fois qu'il a pu s'échapper, il est venu travailler ici. Aujourd'hui, son ouvrage est terminé. Peut-être, monsieur, préférez-vous qu'il ne vaut pas votre argent. Moi, je ne puis juger cela qu'avec mon ignorance, il me semble que c'est vrai comme la vérité.
Le chaudronnier passa dans une pièce voisine, et revint apportant le chevalet sur lequel était posée une grande toile. O surprise de voir un pareil chef-d'oeuvre! Ce tableau, oeuvre d'une vengeance involontaire et d'une haine inconsciente, c'était l'affreux intérieur de Margueritte, avec les plats non lavés, avec les casseroles sales, avec les oripeaux, les jupes d'acier, les bottines et les corsets avachis épars sur les meubles. Un seul personnage était là, Céliane ou plutôt Aglaé, cruelle, hideuse, cynique, chauve sous ses cheveux pommadés, levant amoureusement ses yeux sans cils et sans sourcils, gravée de la petite vérole sous son rouge, et ravaudant une étoffe rose ornée de paillettes vert-de-grisées, sur laquelle se détachait le bord noir de ses ongles. Dans un coin, on voyait le flacon d'eau-de-vie et le verre encore doré par le liquide, sur un rayon de la sinistre armoire, que couronnait le buste de Céliane. O mystères de la démence! ce chef-d'oeuvre, ce drame poignant, ce cri d'une âme ulcérée, Margueritte l'avait trouvé malgré lui, sans le savoir; et tandis qu'il clouait son ennemie au pilori éternel, il avait cru la peindre en déesse triomphante, traînant sa robe de neige sur les bleus escaliers de saphir, blonde couronnée d'or échevelé, effarée au milieu des roses célestes, et ravissant vers les zones supérieures les anges entraînés dans le rhythme fulgurant de sa lyre et les choeurs éblouis et bondissants des froides étoiles!
Deux jours plus tard, une lettre de M. Mestrezat nous pressait, Vandevelle et moi, de nous rendre sans retard à Versailles. Margueritte était à sa dernière heure. Malgré toute la diligence possible, nous arrivâmes trop tard pour qu'il pût nous parler; mais de sa main livide, et levant vers nous un oeil éteint, il fit signe qu'il nous reconnaissait, et montra le chevet de son lit avec insistance; puis il expira. Sous son chevet, il y avait une clef, la clef de l'armoire, et, sous une enveloppe sans cachet, un papier plié en quatre, dont Vandevelle fit immédiatement la lecture à haute voix. Voici ce qu'il contenait:
«Ceci est mon testament.
»Je nomme mon exécuteur testamentaire M. Mestrezat, chaudronnier, chez qui j'ai trouvé la bonté indulgente et la charité que le peuple conserve, comme le véritable héritage de Jésus.
»Je nomme ma chère mère, dame Marthe-Marie Margueritte, née Duménis, ma légataire universelle, et je lui donne et lègue expressément, pour en jouir et disposer à son gré, la rente de six cents francs que j'ai récemment héritée de mon cousin par alliance, M. Jacques Renevey. Reconnaissant que le peu d'objets trouvés en ma possession au jour de mon décès lui appartiendront légitimement, comme une faible compensation des sacrifices inouïs qu'elle a faits pour loger et héberger chez elle, pendant trois années, moi et ma femme, mais sachant quelle est son inaltérable affection pour moi, je la supplie néanmoins de disposer desdits objets en faveur des personnes dont les noms sont énoncés ci-dessous. Je supplie aussi ma chère et excellente mère de me pardonner toutes les peines que je lui ai causées en cette vie, et de me bénir à cette heure où je vais prier pour elle dans une vie inconnue.»
Céliane eut un imperceptible haussement d'épaules. La mère, immobile à force de douleur, trouva une énergie nouvelle; chancelante, elle s'avança jusqu'au lit funèbre et couvrit de mille baisers la tête adorée de son fils mort. Vandevelle reprit:
«Ma chère mère voudra donc bien, pour l'amour de moi, délivrer en mon nom et le jour même de mon décès: