—Non. Jodelet avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans. C'était bien le plus singulier garçon qui eût jamais bayé aux grues de la place de l'Odéon au boulevart des Italiens! Rêveur et folâtre, enthousiaste et résigné, hérissé de systèmes et d'utopies, il mettait le paradoxe, non pas dans sa conversation, comme le vulgaire, mais, à la façon des grands hommes, dans sa vie. Négligent comme un bohémien et paresseux comme un poëte, tout à coup on le voyait se faire faire quatre habits complets et écrire des volumes de roman; et il laissait le tout dans ses tiroirs. Il faisait la cour aux femmes, tantôt avec la timidité de Chérubin, tantôt avec la hardiesse de don Juan, toujours avec la persistance de Lovelace; mais il oubliait ordinairement d'aller chez ses maîtresses le jour où elles se proposaient de n'avoir plus rien à lui refuser.

A toutes ces originalités, Louis en joignait une plus grande encore, sous forme d'opinion philosophique. Il était persuadé que la responsabilité personnelle étant la source de tous les maux humains, il n'y a ici-bas que deux bons états, l'état de femme et l'état de domestique. Ne pouvant absolument devenir femme, il poursuivait le rêve de se faire valet.

—Ah! mon cher Léon, me disait-il souvent, le bonheur est là. Quel jour endosserai-je enfin cette livrée, qui est la liberté, l'indépendance, l'oisiveté, la rêverie, l'oubli du bien et du mal!

J'étais tellement habitué à ces boutades, que je n'y faisais plus guère attention. Un matin, je vis Jodelet entrer chez moi transfiguré.

—Enfin, s'écria-t-il, j'en ai fini! J'ai eu le courage d'être heureux!
Oui, mon cher, ma dernière pièce de cinq francs avait vécu, je suis allé
dans un bureau de placement, et tu vois en moi le valet de chambre de M.
Bischoffsheim, riche banquier, comme on dit au théâtre.

Sans vouloir rien écouter, j'emmenai Louis. Nous montâmes dans un cabriolet et nous courûmes au bureau de placement où je dégageai, malgré lui, la parole de ce fou. Je le reconduisis jusque chez lui, je l'installai de force dans son propre fauteuil et je lui mis à la main un volume de Hugo. Cela fait, je renversai les tiroirs sens dessus dessous. La première chose qui me tomba sous la main était un manuscrit intitulé: Véronique. Sur-le-champ je me mis à lire.

Dès la seconde page, j'étais consterné d'étonnement. Le livre de Jodelet était un chef-d'oeuvre. Il y avait dans ces pages dédaignées par leur auteur toutes les grandes qualités des écoles modernes, les hautes conceptions, les larges vues morales et philosophiques, la hardiesse et l'élégance d'un style rompu à toutes les habiletés, et enfin cette lumière vive qui réchauffe la tranquille et puissante harmonie des compositions magistrales. Seulement, de loin en loin, je trouvais des développements parfaitement indiqués, mais que l'auteur avait négligé d'écrire, par dégoût ou par lassitude. Après avoir dévoré tout le manuscrit, je dis à Louis, qui, environné de fumée, semblait poursuivre son rêve favori:

—Écoute, Jodelet, je ne t'engage pas à compléter ton livre, je sais que ce serait inutile! Si tu veux, je souderai le tout et j'irai trouver Ladvocat. Mais sache bien une chose, il y a six mille francs là dedans.

—Fais comme tu voudras, me répondit Louis d'un ton dolent, mais à quoi bon! Un jour ou l'autre ne faudra-t-il pas finir par être domestique!

Je me levai furieux, et j'emportai le manuscrit. Huit jours après, Ladvocat au comble de la joie, m'envoyait les six billets de mille francs, dans un portefeuille enrichi d'une magnifique miniature d'Isabey. Il voulait absolument que le roman parût à quinze jours de là. Forcé par un douloureux événement de famille de faire un voyage à Tours, je suppliai Jodelet de revoir les épreuves avec soin. A mon retour, je trouvai une lettre de Ladvocat. Elle était courte, mais énergique. La voici dans toute sa simplicité: