A douze ans qu'elle avait alors, Minette, qui ne devait jamais connaître ni le nom du roi, ni l'existence de la cour, brodait déjà des chefs-d'oeuvre, qui, vendus pour rien à une célèbre marchande de la rue de la Paix, excitaient l'admiration à la cour de Charles X. Mais tant de fatigues l'avaient tuée. Ses traits, naturellement très-fins, étaient devenus d'une ténuité extrême; son nez aminci, ses lèvres pâlies, et les taches roses qui coloraient ses pommettes, indiquaient, sans que le doute fût possible, une maladie de poitrine qui allait devenir mortelle. Parfois, au foyer, quand madame Paul la mettait sur ses genoux, à la voir si souffrante et si frêle, elle pleurait en se rappelant une fille qu'elle avait perdue et qui aurait eu l'âge de Minette. Rafraîchie par ces larmes qui coulaient sur son front comme une douce rosée, l'enfant prenait dans ses petites mains la tête de son amie et la couvrait de baisers ardents. En termes assez mesurés pour ne pas fâcher Adolphina, madame Paul la suppliait de ménager sa fille.
—Vous la tuerez, disait-elle.
—Bah! répliquait la funambule en jouant avec son sabre de la pantomime, la mauvaise herbe croît toujours!
Plus Minette, en grandissant, avait montré d'intelligence, de soumission et de douceur, plus la haine de ses parents s'était accrue, sans que rien pût expliquer ce sentiment étrange. Au milieu de leur ivresse quotidienne, une seule pensée survivait en eux bien distincte et jamais endormie: celle de tourmenter et de désespérer leur enfant. Ces deux êtres violents, qui se craignaient et s'exécraient sans pouvoir se passer l'un de l'autre, voyaient-ils chacun dans la petite fille un portrait de l'être qu'ils haïssaient? Ou bien cet ange tendrement résigné leur semblait-il être un reproche vivant de leurs vices, de leurs débauches et de leur vie irréparablement souillée? Peut-être encore, en la voyant si délicate, si pareille en sa beauté aristocratique à ces enfants riches que leurs bonnes promènent aux Tuileries, sentaient-ils redoubler leur rage contre la vie honnête dont ils étaient à jamais exclus? Car, malgré leurs talents, et malgré tout le parti qu'ils tiraient de Minette, leur inconduite les condamnait forcément à la misère.
Sans doute, en regardant cette créature poétique, qui, toute maltraitée et abandonnée qu'elle était, ressemblait aux enfants nés pour le luxe, ils songeaient à ces maisons commodes et bien rangées, égayées par une élégance simple et éclairées par un feu souriant, que le soleil visite avec joie! Chacun d'eux, en regardant son sauvage compagnon, se disait à part soi: J'aurais tout cela si j'étais seul! Et alors leurs regards se tournaient féroces et impitoyables contre le pauvre être dont la naissance avait encore resserré une chaîne détestée. Du moins, ils le croyaient ainsi; car quelle femme assez robuste pour boire sans sourciller des litres d'eau-de-vie, et pour recevoir sans en être ébranlée des coups qui auraient terrassé un lutteur, pouvait remplacer pour Capitaine l'athlétique Adolphina; et, quant à elle, quel homme lui eût fait oublier son charmant clown à cravate rose?
Déjà Minette avait cette petite toux sèche, si effrayante quand on l'a déjà entendue, et qui retentit dans le coeur de ceux qui l'écoutent. Souvent, dans le foyer, les jambes et le col nus, vêtue en ange ou en amour, elle avait des quintes si terribles qu'elle semblait prête à rendre l'âme. Le sang affluait à son visage, ses yeux se fermaient, et elle pouvait à peine se soutenir. Alors sa mère lui criait:
—Veux-tu te taire, méchante drôlesse!
Elle la prenait par la main, la faisait sortir du foyer en la bousculant, et l'emmenait dans sa loge. Dès qu'elles étaient sorties, on frissonnait en entendant dans le couloir les menaces d'Adolphina et les pleurs étouffés de l'enfant. Capitaine, costumé en diable ou en grenouille, avec sa tête sous les bras, ne faisait aucune attention à cet épisode et continuait à fredonner quelque romance sentimentale. Si quelqu'un de ses camarades lui faisait remarquer les cruautés d'Adolphina:—Bah! disait-il, ce sont leurs affaires! Je n'entends rien aux questions de pot-au-feu, je suis un artiste!
Pourtant les souffrances de Minette, ce martyre de toutes les heures infligé à une enfant qu'on voyait déjà couronnée par les roses blanches de la mort, avaient attendri quelques honnêtes coeurs, et on fit des efforts pour intéresser le directeur à cette histoire fatale. Madame Paul, qui était entourée au théâtre de ce respect que savent imposer dans tous les mondes les caractères dignes, le supplia d'interposer son autorité.
—Hélas! madame, lui répondit le directeur, je souffre comme vous de voir assassiner, sous mes yeux, cette créature angélique; sa toux me bouleverse l'âme. Je donnerais tout au monde pour la sauver, mais j'y perdrais mes peines! Vous me demandez de moraliser ces familles de comédiens; mais j'ai déjà assez de peine à concilier leurs amours-propres et à obtenir qu'ils sachent leurs rôles! A ce que je vous dis là, vous devez croire que je n'ai pas de coeur. Le seul être que j'aie aimé sur la terre, ma propre fille, une enfant de quinze ans, belle comme une sainte, s'est enfuie de ma maison pour suivre un ténor sans voix, qui portait des cols en papier et des gants verts! Elle a subi toutes les horreurs de la pauvreté et de la faim, et elle est morte désespérée, sans soins et sans secours, avant que j'aie pu savoir ce qu'elle était devenue! Madame, ma pauvre Marie, pour qui j'aurais donné, une à une, toutes les gouttes de mon sang, elle a été battue! Elle a rendu le dernier soupir dans des draps déchirés et sales! Tenez, nous vivons du théâtre, sachons vivre au théâtre tel qu'il est, et que Dieu prenne pitié de la petite Minette!