Soeur Sainte-Thérèse, avec une piété fervente, sut apitoyer sur le sort de la jeune fille qu'on avait déshéritée du pain de l'âme le vénérable aumônier de l'hôpital Saint-Louis. Il voulut parler à Minette qui se levait déjà et commençait à pouvoir marcher hors de la salle. En quelques conversations d'une simplicité et d'une élévation angéliques, il essaya de lui faire entrevoir les mystères de la religion. Minette écoutait avec enthousiasme tous les récits de ce digne homme qui se sentait surpris de trouver dans une enfant idolâtre une âme toute chrétienne et pleine de vertus. Elle s'attendrissait partout avec le prêtre, son coeur agonisait au jardin des Olives, et elle pleurait avec les saintes femmes sur les pieds sanglants du Christ; mais, hélas! jamais elle ne put concevoir la vérité des histoires divines, et cesser de les confondre avec les fictions de la poésie. La lumière avait pénétré dans son esprit sans en chasser les folles visions; aussi celui qui voulait être son père spirituel attendait-il que ces ténèbres se furent dissipées pour verser sur le front de Minette l'eau sainte du baptême. La jeune fille était devenue chère aux religieuses par son inaltérable douceur. Elle avait demandé les objets nécessaires pour broder, et pendant les deux mois qu'elle passa encore à l'hospice, elle acheva une nappe d'autel qui excitait l'admiration de ces pieuses filles.

Si leurs voeux et ceux de l'aumônier avaient pu être exaucés, Minette serait entrée dans une maison religieuse pour y passer le temps nécessaire à son éducation chrétienne. Mais comme Capitaine n'avait survécu que quelques heures à sa chute, le sort de Minette avait dû être immédiatement fixé. Le directeur de la Gaîté avait obtenu qu'elle restât au théâtre en vertu de l'engagement signé pour elle par sa mère; et, à défaut de tous parents, on lui avait donné pour tuteur M. Lefèvre, le mari de la brodeuse qui demeurait dans la maison rue de la Tour. Lui et sa femme vinrent plusieurs fois voir Minette en lui apportant des friandises et des fleurs, et enfin, comme elle était tout à fait guérie de sa fièvre, M. Lefèvre, après avoir pris l'avis du médecin, se décida à emmener sa pupille. Soeur Sainte-Thérèse voulut expliquer à l'artisan qu'il ferait une oeuvre méritoire en facilitant à la jeune fille les moyens de continuer à s'instruire des vérités religieuses, et de recevoir les sacrements. Mais aux premiers mots que lui répondit Lefèvre, elle comprit qu'elle devait renoncer à l'espoir de convaincre ce brave homme, profondément voltairien. Minette aurait ressenti un cuisant chagrin en disant adieu aux bonnes soeurs, et en quittant la triste et grande maison où, pour la première fois de sa vie, elle avait trouvé le calme, si elle avait pu croire à la mort de ses parents, mais rien ne l'avait persuadée. Avant le jour où elle s'était évanouie sur le corps de son père, elle n'avait jamais vu la mort, et ce mot affreux n'avait aucune signification pour elle. Comme le seul livre qu'elle avait lu, comme les féeries dans lesquelles elle vivait au théâtre, les paroles du prêtre, qu'elle n'avait que vaguement comprises, lui avaient enseigné que toutes les épreuves sont passagères. Rien ne pouvait lui ôter de l'idée qu'elle reverrait ses parents, non pas tels qu'elle les avait laissés, mais redevenus bons et aimants, pareils enfin à ces personnages des drames qui dépouillent tout à coup les haillons du vice et de la misère, pour apparaître souriants, étincelants de beauté et de jeunesse, et le coeur plein de joie.

—Mais, disait-elle au prêtre, ne m'assuriez-vous pas que ceux qui sont morts se relèveront pour goûter d'éternelles délices? Eh bien! si quelque bon génie a eu pitié d'eux, peut-être m'attendent-ils maintenant pour me faire partager leur bonheur?

N'ayant pu comprendre ni la mort ni la vie future, elle appliquait à notre vie terrestre toutes les diverses espérances de résurrection et d'existence purifiée qui nous donnent la force de supporter tous les maux. De même, elle prenait dans un sens purement matériel les saintes paroles qui nous montrent l'humilité et la résignation comme les plus puissantes de toutes les armes; aussi avait-elle hâte de revoir madame Paul, de qui sa superstition faisait un véritable ange du ciel. Elle ne savait pas que, pour porter le glaive à la main et la flamme au front, les âmes angéliques doivent avoir laissé à la terre leur dépouille mortelle. Elle croyait que sa bonne fée calmerait le feu qui lui brûlait la poitrine, puis, qu'elle la prendrait dans ses bras et la porterait jusqu'au pays inconnu où l'attendaient les baisers de sa mère. Les nuages et les flots obéiraient, les rochers s'entr'ouvriraient pour laisser passer la belle enchanteresse. Et puis Minette rêvait aussi de le retrouver, lui à qui elle s'était donnée, en tout ce qu'elle connaissait d'elle-même, lui aux pieds de qui elle aurait voulu verser en une fois, comme le parfum d'un vase, tout le trésor de sa délicate jeunesse.

Soeur Sainte-Thérèse craignait beaucoup pour elle l'impression que lui ferait la vue des vêtements de deuil, modestes, mais très-convenables, qu'on lui avait apportés. Elle n'avait voulu les lui montrer qu'au dernier moment, mais, ce moment venu, il fallait bien que Minette les mit pour sortir. Quoi que la bonne soeur eût supposé, les paroles de l'enfant furent bien autrement navrantes.

—Oh! la belle robe! c'est pour moi? s'écria-t-elle avec admiration. La pauvre petite ne savait pas ce que c'est que de porter le deuil; jusqu'alors on l'avait affublée de si misérables haillons, que la vue d'une robe de mérinos noir, d'un col et d'un bonnet en crêpe noir ne l'attristait pas! Elle ne s'était pas figuré qu'elle ne posséderait jamais, en dehors du théâtre, bien entendu, une aussi riche toilette! Elle embrassa mille fois soeur Sainte-Thérèse en lui disant adieu, et celle-ci lui donna un petit crucifix de cuivre pareil à celui qu'elle portait elle-même à son chapelet.

—O ma chère fille, lui dit-elle en la serrant dans ses bras et en lui tendant l'image du Christ; voilà le véritable talisman, le seul qui guérisse toutes les angoisses!

Une dernière fois encore, Minette tendit son front à la bonne soeur, et elle partit avec M. Lefèvre. Une demi-heure après, elle était de retour dans la maison où s'était écoulée sa triste enfance. Elle eut un serrement de coeur devant la porte du logement qu'elle avait habité avec ses parents, et demanda à M. Lefèvre la permission d'y entrer pour revoir les objets au milieu desquels elle avait vécu.

—Ma pauvre enfant, lui dit l'ouvrier, j'y consentirais bien volontiers, mais aucun de ces objets-là n'existe plus, pour toi du moins. A la mort de tes parents, il a fallu vendre leurs meubles pour payer les dettes qu'ils avaient laissées.

—Ah! dit Minette avec l'accent d'un vif regret.