—Pourquoi?

—Les femmes l'ignorent elles-mêmes; elles se font naïvement criminelles. Faites tout entières de nerfs et de sensations, elles ne peuvent vouloir le bien qu'en obéissant à leur inspiration spontanée ou aux préceptes qu'on leur a enseignés. Le raisonnement les conduit presque toujours à des paradoxes inhumains jusqu'à la démence.

Mais, ajouta Julien, ne nous perdons pas dans de vaines théories; n'inventons pas à grand'peine des aphorismes cent fois plus cruels que le souvenir lui-même de la douleur. Malgré le mal que cela te fait, continue le récit de ces poignantes angoisses! Il me semble que les coeurs vraiment bien placés deviennent meilleurs encore et très-indulgents en se ressouvenant à froid des mille tortures que leur a infligées la jalousie.

—Oh! oui, reprit Raoul, qui de tout cela n'entendit qu'un mot, la jalousie, c'était mon mal! mal horrible que tout envenime. Oh! je sais tout ce qu'on cherche, tout ce qu'on découvre, tout ce qu'on suppose quand on est jaloux! les mots surpris, entendus à demi, les espionnages suivis d'affreux remords, les lettres cachetées qu'on tourne et retourne dans la main en écumant de rage, les nuits passées sous une fenêtre, les pieds dans la boue; et les femmes qui lui ressemblent et qu'on voit pour elle d'un bout à l'autre du boulevart, ou aux Champs-Elysées dans une calèche qui s'envole! J'ai compris toutes les hyperboles des poëtes. J'étais, comme ils disent, jaloux de l'eau de son bain où mon imagination faisait ondoyer près de son beau corps une naïade amoureuse; j'étais jaloux du fruit vermeil que déchiquetaient ses dents d'ivoire; jaloux de la brise qui vient soulever follement ses petits cheveux, tendres comme un duvet, qui estompent les tempes et la nuque, et que le peigne oublie. Quel tourment que la jalousie qui flaire, qui poursuit, qui traque une proie invisible et qui cherche à dévorer, et qui ne sait à quoi s'en prendre!

—Et quand on le sait, dit Julien, n'est-ce pas cent fois pis encore? Si tu avais été jaloux de quelqu'un!

—Je l'ai été, reprit Raoul. Il y avait habituellement chez madame de Lillers un jeune homme parfait, M. Armand de Bressoles, que j'ai aimé d'abord comme un frère. C'est un jeune officier de spahis, grave comme les hommes qui ont souvent vu la mort de près, et doux comme ceux qui l'ont affrontée gaiement. Son esprit, qu'il semble vouloir cacher, se trahit par des lueurs exquises, et l'on résisterait difficilement à l'expression de loyauté virile qui anime son fier et mâle visage. Nous nous étions liés en quelques heures; notre rivalité nous sépara pour toujours.

Madame de Lillers me disait qu'elle devait souffrir les assiduités de M. de Bressoles pour mieux cacher notre amour. J'ai su plus tard qu'elle se servait d'une raison semblable pour expliquer à M. de Bressoles la nécessité de ma présence chez elle. Tous les deux nous cherchions une certitude, nous n'osions aborder une explication, et nous nous observions comme deux ennemis involontaires qui regrettent de ne pouvoir s'aimer. Enfin, un matin que je sortais de l'hôtel de Lillers par la petite porte des jardins (le soleil se levait, l'air était embaumé et les oiseaux chantaient délicieusement dans les branches), je vis appuyé contre un mur, pâle, échevelé, Armand de Bressoles, qui avait attendu là toute une nuit pour voir ce qu'il voyait. Nous allâmes chercher deux amis communs que nous trouvâmes encore couchés, et nous nous rendîmes en fiacre au bois de Vincennes. Armand était si navré déjà, si tremblant, qu'il pouvait à peine tenir son épée. Aux premières passes, je l'atteignis au-dessus du sein gauche, et il tomba. Oh! c'est alors que je frissonnai d'horreur en voyant le linge ensanglanté, les lèvres blanches, les doigts crispés de ce jeune homme si beau, qui gisait là, par terre, comme un lys coupé par une faucille.

Dès qu'Armand fut rétabli, nous nous présentâmes ensemble chez madame de Lillers. Nous avions eu l'affreux courage de lire tous deux ensemble, à haute voix, les lettres qu'elle nous avait écrites à tous deux. Nous nous attendions à des cris, à des pleurs, à d'incroyables feintes dont notre ressentiment déjouerait l'habileté.

Sylvanie nous reçut en reine offensée, froidement, dignement, avec l'air candide d'une vierge et l'imperturbable aplomb d'une courtisane. Elle sourit dédaigneusement de nos accusations, refusa tout à fait de s'expliquer, et nous ferma la bouche avec de détestables lieux-communs qui ne se donnaient pas la peine d'être adroits. Puis, elle sortit majestueusement, en poussant une porte à deux battants avec un beau geste tragique, nous laissant tous les deux irrités et confus comme des coupables.

Eh bien! le crois-tu, après avoir laissé, tous les deux ensemble, dans cette maison, notre bonheur déchiré en lambeaux sous les pieds de la même femme, nous eûmes tous deux la lâcheté…. oh! qu'il faut de courage! la lâcheté de retourner, chacun en nous cachant, chez cette femme tant aimée, et de l'aimer comme auparavant! Mais nous nous redoutions comme deux complices, et le regard de l'un faisait rougir l'autre comme un gant jeté à la face! Enfin, je résolus de m'arracher décidément à cette horrible vie, dans laquelle je me sentais devenir envieux et lâche. Je cessai de voir Sylvanie; je ne décachetai aucune de ses lettres; toutes ses instances furent vaines. De peur de succomber, j'ai suivi ma mère ici; et c'est ici, seul avec moi-même, que j'ai senti quelle place éternelle cet amour a prise dans mon coeur. C'est ici que j'ai rassemblé tout mon courage pour tâcher de l'étouffer à jamais, et qu'à la suite de cette lutte si inutile, hélas! je suis tombé dans la prostration où tu me vois! Ennui si implacable et si profond que je n'y trouve d'autre remède que la mort! Et ma mère?