XXXVII
MER TUEUSE

La mer ne s'abandonne, en ses jeux redoutables,
Qu'à ses fils de la côte, aux marins véritables,
Le visage et le cœur également bronzés;
Ces amants aux bras forts, à la rude tendresse,
Et pour qui, cependant, elle n'a ni caresses,
Ni sourires, ni doux baisers.

Ce sont eux qu'elle prend, avide d'hécatombes,
Pour servir de pâture à ses béantes tombes.
La marâtre en son sein berce bien plus de morts
Que n'en couve la terre en ses sombres entrailles.
O pauvres mariniers dormant sans funérailles
Au cœur des flots veufs de remords!

Qu'ils aillent arborant, les cieux, l'azur ou l'encre,
Le pêcheur, chaque jour en chantant, lève l'ancre.
Stoïque, il va livrer sa vie à l'océan:
Gage d'un peu de pain pour les siens, ô misère!
Il va, brave, et se sent sur l'onde qui l'enserre
Guetté par l'horrible néant.

Au sommet de la dune, ayant vu passer l'heure,
La femme—ses enfants à genoux—prie et pleure
L'homme fatalement marqué pour le trépas.
Elle réclame au moins son cadavre... Et, macabre,
La vague semble rire à sa plainte, et se cabre
Féroce,—et ne le lui rend pas.

CHARLES MICHEL

Grand vent.