Nous arrivâmes ainsi au marché des Esclaves, — une cour entourée d’arcades en ruines et de constructions effondrées. — Il n’y avait à vendre que deux jeunes négresses accroupies tristement sur un mauvais tapis et gardées par leur maître, un drôle à physionomie chafouine et rusée. Dès que nous mîmes le pied sur le seuil, une nuée de petits enfants en guenilles, dont les pauvres parents habitent ces décombres, accoururent au devant de nous en nous demandant l’aumône d’une voix glapissante.

L’une des deux négresses me toucha par l’expression inexprimablement nostalgique de ses yeux, et une mélancolie pour ainsi dire animale, celle d’une gazelle captive ; des yeux européens ne sauraient avoir ce regard, où la douleur n’est plus une pensée, mais un instinct. Elle avait des traits assez fins et rappelant le type gracieusement camard du sphinx et des colonnes cariatides d’Égypte ; un teint d’un noir bleuâtre avec une fleur sur le bord, comme les prunes de Monsieur. Je l’aurais bien achetée, si j’avais su qu’en faire, comme Victor Hugo de son petit cochon rose dans la grande rue des Boucheries de Francfort. Le marchand en voulait deux cent cinquante francs à peu près, ce qui n’était pas bien cher. Je dus me contenter de lui donner quelques piastres et des sucreries, qu’elle reçut avec un geste antique, le bras collé au corps, la paume de la main renversée ; ses doigts, que j’effleurai, étaient froids et doux comme ceux d’un singe.

Fatiguée de courir, notre petite troupe s’installa devant un café dans le Bezestin, où nos circonvolutions nous avaient ramenés, et nous restâmes là à voir défiler sous nos yeux, jusqu’à l’heure du départ, la procession bigarrée des Turcs, des Persans, des Arabes de Syrie et d’Afrique, des Arméniens, des Kurdes, des Tatars, des Juifs, dans des costumes quelquefois splendides, souvent déguenillés, mais toujours pittoresques. Jamais kaléidoscope plus varié ne tourna sous un œil curieux, et nous vîmes là, en une heure, représentés par des échantillons authentiques, tous les types de l’Orient, sans en excepter l’Inde. Je vous ferais bien de chacun de ces personnages une description détaillée, si je n’avais peur de n’être pas rendu à temps à bord du Léonidas ; mais nous les reverrons à Constantinople, où je compte faire un séjour assez prolongé.

V
LA TROADE, LES DARDANELLES

Quel regret de quitter si vite Smyrne, cette ville à la grâce asiatique et voluptueuse ! Tout en me hâtant vers le canot, mon regard plongeait avidement par les portes entr’ouvertes qui laissaient voir des cours pavées de marbre, rafraîchies de fontaines comme les patios d’Andalousie, et des jardins verdoyants, oasis de calme et d’ombre qu’embellissaient de charmantes jeunes filles en peignoir blanc ou de couleurs tendres, la tête ornée de l’élégante coiffure grecque, et groupées à souhait pour le peintre ou le poëte. Ce regret s’adresse aux belles rues de la ville, à la rue des Roses et à celles qui l’avoisinent ; car dans le quartier juif et dans certaines portions du quartier turc règnent une misère sordide, un délabrement hideux. La justice me force de ne pas dissimuler ce revers de la médaille.

Malgré sa haute antiquité, puisqu’elle existait déjà du temps d’Homère, Smyrne ne renferme qu’un très-petit nombre de débris de sa splendeur première ; — je n’y vis, pour ma part, d’autres ruines antiques que trois ou quatre grosses colonnes romaines dépassant les frêles constructions modernes qui les entouraient. Ces colonnes frustes, restes d’un temple de Jupiter ou de la Fortune, je ne sais trop lequel, sont d’un bel effet et doivent avoir exercé la sagacité des érudits ; je n’ai fait que les apercevoir du haut d’un âne en passant, ce qui ne me permet pas d’émettre un avis raisonné.

Le rivage d’Asie est beaucoup moins aride que celui d’Europe, et je restai sur le pont tant que le jour me permit de distinguer les contours de la terre.

Le lendemain, quand l’aurore parut, nous avions dépassé Mételin, l’antique Lesbos, la patrie de Sapho, la Cythère de cet étrange amour dont l’homme était banni, et qui compte encore aujourd’hui plus d’une prêtresse. Une terre assez plate se déployait devant nous, à notre droite : c’était la Troade :

Campos ubi Troja fuit,

le sol même de la poésie épique, le théâtre des immortelles épopées, le lieu sacré deux fois par le génie grec et par le génie latin, par Homère et par Virgile. C’est une impression étrange de se trouver ainsi en plein poëme et en pleine mythologie. Comme Énée racontant son histoire à Didon du haut de son lit élevé, je puis dire du haut du tillac et avec plus de vérité encore :