A chaque bout de la terrasse se trouve un café-concert, c’est-à-dire joignant aux délices de la consommation l’agrément d’un orchestre en plein vent de musiciens bohèmes qui exécutent des valses allemandes et des ouvertures d’opéras italiens.
Rien n’est plus gai que cette promenade bordée de tombeaux ; la musique, qui ne s’arrête jamais, un orchestre recommençant lorsque l’autre finit, donne un air de fête à cette réunion habituelle de promeneurs, dont le chuchotement amical sert de basse aux phrases cuivrées de Verdi. Les vapeurs du latakyéh et du tombeki montent en spirales parfumées des chiboucks, des narghiléhs et des cigarettes, car tout le monde fume à Constantinople, même les femmes. Toutes ces pipes allumées piquent l’ombre de points brillants et ressemblent à des essaims de lucioles. Le cri « du feu ! » retentit dans tous les idiomes possibles, et les garçons se précipitent à ces appels polyglottes brandissant un charbon rouge au bout de petites pincettes.
Les familles pérotes s’avancent en clans nombreux dans l’espace laissé libre par les consommateurs assis, habillées à l’européenne, sauf quelques modifications insignifiantes dans la coiffure et l’ajustement des femmes. Les jeunes gens sont mis comme les gravures de Jules David, à l’avant-dernier goût ; on ne les distinguerait d’élégants Parisiens qu’à une fraîcheur un peu trop crue de nouveauté ; ils ne suivent pas la mode, ils la devancent. Chaque pièce de leur ajustement est signée d’un fournisseur célèbre de la rue Richelieu ou de la rue de la Paix ; leurs chemises sont de chez Lami-Housset ; leurs cannes de chez Verdier ; leurs chapeaux de chez Bandoni ; leurs gants de chez Jouvin ; quelques-uns cependant, de famille arménienne la plupart, portent la calotte rouge à gland de soie noire, mais c’est le petit nombre. L’Orient n’est rappelé dans cette réunion que par quelque Grec qui passe, rejetant les manches de sa veste brodée et balançant sa fustanelle blanche évasée comme une cloche, ou par quelque fonctionnaire turc à cheval, suivi de son cawas et de son porte-pipe, qui revient du Grand-Champ et regagne Constantinople en se dirigeant vers le pont de Galata.
Les mœurs turques ont déteint sur les mœurs européennes, et les femmes de Péra vivent très-renfermées, — réclusion volontaire, bien entendu ; — elles ne sortent guère que pour aller faire un tour au Petit-Champ et respirer la fraîcheur nocturne ; encore en est-il beaucoup qui ne se permettent pas cette innocente distraction, ce qui ôte au voyageur l’occasion de passer en revue les types féminins du pays, comme aux Cascines, au Prado, à Hyde-Park, aux Champs-Élysées ; l’homme seul semble exister en Orient, la femme y passe à l’état de mythe, et les chrétiens y partagent sur ce point les idées des musulmans.
Ce soir-là, le Petit-Champ était très-animé ; le Ramadan avait commencé avec la lune nouvelle, dont l’apparition au-dessus de la cime de l’Olympe de Bithynie, guettée par de pieux astrologues et proclamée par tout l’Empire, annonce le retour du grand jubilé mahométan. Le Ramadan, comme chacun sait, est un carême doublé d’un carnaval ; le jour appartient à l’austérité, la nuit au plaisir ; la pénitence se complique de la débauche, comme réparation légitime. Du lever au coucher du soleil, dont l’instant précis est indiqué par un coup de canon, le Koran interdit de prendre aucun aliment, quelque léger qu’il soit. On ne peut pas même fumer, privation la plus pénible de toutes pour un peuple dont les lèvres ne quittent guère le bouquin d’ambre ; étancher la soif la plus ardente par une gorgée d’eau serait un péché et détruirait le mérite de l’abstinence ; mais du soir au matin tout est permis, et l’on se dédommage amplement des privations de la journée. La ville turque est en fête.
De la promenade du Petit-Champ, l’on jouissait du spectacle le plus merveilleux. De l’autre côté de la Corne-d’Or, Constantinople étincelait comme la couronne d’escarboucles d’un empereur d’Orient ; les minarets des mosquées portaient à chacune de leurs galeries des bracelets de lampions, et d’une flèche à l’autre couraient, en lettres de feu, des versets du Koran, inscrits sur l’azur comme sur les pages d’un livre divin ; Sainte-Sophie, Sultan-Achmet, Yeni-Djami, la Suléimanieh et tous les temples d’Allah qui s’élèvent de Seraï-Burnou aux collines d’Eyoub, resplendissaient de lumières et proclamaient en exclamations enflammées la formule de l’Islam. Le croissant de la lune, qu’accompagnait une étoile, semblait broder le blason de l’Empire sur l’étendard céleste.
L’eau du golfe multipliait, en les brisant, les reflets de ces millions de phosphorescences et paraissait rouler des torrents de pierreries à demi fondues. La réalité, dit-on, reste toujours au-dessous du rêve ; mais ici le rêve était dépassé par la réalité. Les contes des Mille et Une Nuits n’offrent rien de plus féerique, et le ruissellement du trésor effondré d’Haraoun al-Raschid pâlirait à côté de cet écrin colossal flamboyant sur une lieue de longueur.
Pendant le Ramadan, on jouit d’une liberté plénière ; la lanterne n’est pas obligatoire comme dans les autres temps ; les rues, brillamment illuminées, rendent inutile cette précaution de police. Les giaours peuvent rester à Constantinople jusqu’à ce que les dernières lumières s’éteignent, hardiesse qui ne serait pas sans danger à une autre époque. Aussi acceptai-je avec empressement la proposition que me fit un jeune Constantinopolitain, à qui j’étais recommandé, de descendre à l’échelle de Top’Hané, de fréter un caïque pour aller voir le sultan faire sa prière à Schiragan, et de finir la soirée dans la ville turque.
On descend de Péra à Top’Hané par une espèce de ruelle en montagne russe, assez semblable au lit d’un torrent à sec. Pour un pied parisien habitué aux élasticités du bitume, à la mollesse du macadam, cette dégringolade est un rude exercice. Grâce au bras que me donnait mon compagnon, très-expert dans la géographie des casse-cous de ce calvaire, j’arrivai au bas sans entorse, — résultat inespéré et surprenant. Je ne marchai même sur la patte d’aucun chien, et je ne me fis sauter aux jambes aucun de ces aimables animaux.
A mesure que nous descendions, et surtout à partir d’une petite fontaine turque à toit projeté où la rue se divise, la foule augmentait et devenait compacte ; les boutiques, vivement éclairées, illuminaient la voie publique, envahie par des Turcs accroupis à terre ou sur des tabourets bas et fumant avec la volupté que donne un jour d’abstinence ; c’était un va-et-vient, un fourmillement perpétuel le plus animé et le plus pittoresque du monde ; car, entre ces deux rives de fumeurs immobiles, coulait un ruisseau de promeneurs de toute nation, de tout sexe et de tout âge.