Aux ulémas succédèrent d’autres employés militaires ou civils d’un grade moins élevé, et qui ne pouvaient prétendre à baiser la botte ni le paletot : — un bout de la ceinture du sultan, soutenu par un pacha, offrait à leurs lèvres sa frange d’or à l’extrémité du divan. — C’était assez pour eux de toucher une chose en contact avec le maître ; ils arrivaient les uns après les autres, décrivant le cercle entier, portaient la main à leur cœur et à leur front, après l’avoir descendue jusqu’à terre, effleuraient l’écharpe et passaient. Le nain, debout derrière le trône, les regardait d’un air narquois avec une grimace de gnome malfaisant.

Pendant ce temps, la musique jouait des airs de l’Elisire d’amore et de la Lucrèce Borgia, le canon tonnait au loin, et les pigeons effrayés du sultan Bayezid s’envolaient par folles bouffées et tournoyaient au-dessus des jardins du sérail. Quand le dernier fonctionnaire eut rendu son hommage, le sultan rentra dans son kiosque, au bruit de vivats frénétiques, et nous retournâmes à Péra chercher un déjeuner dont nous avions cruellement besoin.

XXI
LE CHARLEMAGNE. — LES INCENDIES

L’on parlait depuis longtemps de l’arrivée du Charlemagne, qui se faisait attendre, — et il était passé à l’état de vaisseau chimérique, de navire Argo ou de voltigeur hollandais, — lorsqu’un beau matin on vit, au moment où l’on n’y pensait plus, se prélasser devant l’échelle de Top’Hané, à l’entrée de la Corne-d’Or, un superbe bâtiment sous pavillon tricolore, portant à sa proue un buste d’empereur, et à sa poupe ce nom écrit en lettres d’or : Charlemagne. Comment était-il venu là ? Par quelle magie se trouvait-il au milieu du port ? A ses flancs sabordés d’une triple ligne d’embrasures de canons, nulle trace de tambour pour les roues ; sur son pont, aucune apparence de tuyau ; aux vergues, des voiles carguées et ficelées ; aux mâts, des flammes que faisait onduler un vent contraire : c’était à n’y rien comprendre. Aussi, parmi le peuple, le bruit se répandit-il que c’était une nef magique manœuvrée par les Djinns et les Afrites.

Des difficultés diplomatiques suscitées, dit-on, par l’Autriche et la Russie s’étaient opposées à l’entrée du Charlemagne dans le détroit où ne doit pénétrer aucun vaisseau de ligne sans un firman. Le firman fut enfin accordé, et, pour légitimer encore davantage la présence d’un tel navire dans les eaux de la Corne-d’Or, M. le marquis de Lavalette, ambassadeur de France, montait le Charlemagne ; ce qui aplanissait tout. Le Charlemagne, c’était la France ; et ainsi fut satisfaite la curiosité de Mehemet-Ali, le capitan-pacha, qui désirait voir un vaisseau mixte.

Les caïques rôdaient timidement autour du colosse marin comme des harengs autour d’une baleine, craignant quelque coup de queue ou de nageoire ; enfin, quelques-uns se décidèrent à accoster ses flancs noirs, et les visiteurs enhardis se hissèrent le long des tire-veilles. — Je fus un de ceux-là. En posant le pied sur le pont, le premier visage que j’aperçus fut un visage de connaissance. Giraud me souriait amicalement derrière sa moustache rousse, et secouait en mon honneur son épaisse crinière bouclée ; je lui répondis par un salamaleck à la Covielle dans la cérémonie du Bourgeois Gentilhomme, d’une couleur orientale satisfaisante. Dans mes voyages j’ai cette chance de rencontrer Giraud, aimable et spirituel compagnon s’il en fut ; j’avais déjà eu ce bonheur en Espagne ; je me hâtai de lui indiquer tous les quartiers affreux, toutes les ruelles abominables qui font le désespoir des amateurs de la rue de Rivoli et la joie éternelle des peintres. — J’allai ensuite rendre mes devoirs à l’ambassadeur, que j’avais l’honneur de connaître un peu, et qui me reçut avec bienveillance ; puis Giraud me présenta à ses amis les officiers, et je fus promené dans les trois ponts du navire, pérégrination qui surprend toujours, même lorsqu’elle n’est pas nouvelle pour vous ; car un vaisseau de guerre est une des plus prodigieuses réalisations de la puissance humaine : douze ou treize cents hommes fourmillent, mangent, dorment, manœuvrent sans le moindre désordre dans cet espace rétréci par quatre-vingts canons, une puissante machine haute comme une maison à deux étages, la soute aux poudres, la soute au charbon, la cambuse et des provisions pour plusieurs mois. C’est à la fois une ville, une forteresse et une locomotive. — Les ménagères hollandaises qui se croient propres ne sont que d’infâmes souillons à côté des marins, que nul n’égale dans l’art de balayer, de laver, de poncer, de vernir et de donner son lustre à chaque objet. Pas une souillure aux planchers, pas une tache de rouille ou de vert-de-gris aux fers ou aux cuivres ; tout brille, tout reluit : les panoplies étincellent d’un éclat toujours neuf, l’acajou d’une table anglaise préparée pour le thé du matin est moins net à coup sûr que le pont d’un navire. « On pourrait y manger la soupe » comme dit une énergique locution vulgaire ; et parmi tous ces cordages, qui ont chacun leur nom et s’entre-croisent comme des fils d’araignée, pas un nœud, pas un enchevêtrement, pas une erreur : tout cela joue et glisse sur ses poulies, et se rattache où il faut avec une précision et un ordre admirables.

Je revins à terre, où la discussion continuait à propos du Charlemagne. Son hélice, entièrement submergée, sa cheminée, dont le tuyau rentrait comme les tubes d’une lorgnette, lui laissaient toute l’apparence d’un navire à voile, et ce ne fut que plus tard, lorsqu’il fit une excursion à Thérapia, que les caïdjis, émerveillés, furent bien forcés de l’admettre comme bateau à vapeur, en voyant la fumée sortir du tuyau jailli de dessous le pont comme par enchantement, et un remous écumeux se former derrière la poupe et faire vaciller leurs frêles embarcations.

Le lendemain, l’ambassadeur fit sa descente avec le cérémonial officiel, il fut reçu à terre par les deux délégués du commerce et ce qu’à l’étranger on appelle la nation, — c’est dire tous les Français présents à Constantinople. Je pris place parmi les rangs du cortége, et nous accompagnâmes M. de la Valette jusqu’au palais de l’ambassade, situé dans la grande rue de Péra : cette cérémonie a quelque chose de touchant. Cette poignée d’hommes perdus dans cette ville immense où règne une religion différente, où se parle une langue dont les racines nous sont inconnues, où tout est différent de nos usages, lois, mœurs, costumes, se rassemblant et formant une petite patrie autour de l’ambassadeur, en qui se personnifie la France, avait une poésie sentie des moins susceptibles de ce genre d’impression. — Il y avait là des gens qui marchaient tête nue sous un soleil brûlant, et qui, certes, professaient des opinions opposées à celles du gouvernement représenté par M. de la Valette, des républicains, des exilés même ; mais à cette distance toute hostilité particulière disparaît ; on ne se souvient plus que de l’alma mater, de la sainte mère commune. — L’arrivée du Charlemagne avait causé quelque effervescence parmi la population turque, et, en cas d’avanie ou d’insulte, on se serait assurément fait tuer jusqu’au dernier autour de l’ambassadeur ; mais la caravane française parvint heureusement au palais, malgré les regards obliques des vieux fanatiques qui regrettent encore le temps des janissaires, et ne peuvent voir passer un Franc sans lui grommeler, sous leur moustache blanche, l’injure sacramentelle de Chien de chrétien !

La présence du Charlemagne à Constantinople concorda avec de nombreux incendies ; il n’y en eut pas moins de quatorze en une semaine, et la plupart très-considérables. A quoi fallait-il les attribuer ? A l’extrême sécheresse qui faisait de ces maisons de poutrelles et de planchettes à demi pourries de vétusté autant de morceaux d’amadou prêts à s’enflammer à la moindre étincelle ; aux sortiléges jetés par le mystérieux bateau à vapeur sans roue et sans cheminée, comme le croyait fermement la populace ; à des corporations de charpentiers curieux de se créer de l’ouvrage, ou à une cause politique, ainsi qu’en étaient persuadés des gens bien au fait des mœurs orientales ?

A la suite du Ramadan, qui, par ses jeûnes et ses exercices de piété, exalte les imaginations, il se manifeste ordinairement une recrudescence de fanatisme, et ce mouvement des esprits n’était pas favorable à Reschid-Pacha, alors ministre, accusé de pencher vers les idées européennes, et regardé presque comme un giaour par les vieux Turcs en caftan vert et en gros turbans, pareils à ces mannequins habillés que l’on conserve derrière les vitrines de l’Elbicei-Atika, ce cabinet de Curtius de l’ancienne nationalité ottomane. Quoiqu’il y ait à Constantinople un journal français très-bien dirigé par M. Noguès, comme ce journal est subventionné par l’État, l’opposition, au lieu de faire des articles, allume un quartier, manière significative de témoigner sa mauvaise humeur, — on le dit, du moins, — nous avons peine à le croire, bien que ce moyen fût employé autrefois par les janissaires mécontents ; d’autres voyaient dans ces incendies qui, à peine éteints, se rallumaient sur un autre point de la ville, la torche ou du moins l’allumette chimique de la Russie essayant d’indisposer la population contre la France ; mais le courage avec lequel l’équipage du Charlemagne courait au feu, M. Rigaud de Genouilly en tête, grimpant, la hache en main, sur les maisons embrasées, disputant les victimes aux flammes, lui eût bientôt concilié la bienveillance générale. Reschid-Pacha fut remplacé par Fuad-Effendi, continuateur de ses idées. Cette légère concession ramena le calme dans les esprits, et les incendies s’arrêtèrent, peut-être naturellement, peut-être pour cette raison.