Comme son père, qui mourut accidentellement plus qu'octogénaire, et se flattait de faire sauter la tontine Lafarge, Balzac croyait à sa longévité. Souvent il faisait avec nous des projets d'avenir. Il devait terminer La Comédie Humaine, écrire la Théorie de la Démarche, faire la Monographie de la Vertu, une cinquantaine de drames, arriver à une grande fortune, se marier et avoir deux enfants, « mais pas davantage ; deux enfants font bien, disait‑il, sur le devant d'une calèche. » Tout cela ne laissait pas que d'être long, et nous lui faisions observer que, ces besognes accomplies, il aurait environ quatre‑vingts ans. « Quatre‑vingts ans ! s'écriait‑il, bah ! C'est la fleur de l'âge. » M. Flourens, avec ses consolantes doctrines, n'eût pas mieux dit.
Un jour que nous dînions ensemble chez M. E. de Girardin, il nous raconta une anecdote sur son père, pour montrer à quelle forte race il appartenait. M. de Balzac père, placé chez un procureur, mangeait suivant l'usage du temps à la table du patron avec les autres clercs. On servit des perdrix. La procureuse qui guignait de l'œil le nouveau venu, lui dit : « M. Balzac, savez‑vous découper ? — Oui, madame, » répondit le jeune homme, rouge jusqu'aux oreilles ; et il empoigna bravement le couteau et la fourchette. Ignorant tout à fait l'anatomie culinaire, il divisa la perdrix en quatre, mais avec tant de vigueur qu'il fendit l'assiette, trancha la nappe et entama le bois de la table. Ce n'était pas adroit, mais c'était fort : la procureuse sourit, et à dater de ce jour, ajoutait Balzac, le jeune clerc fut traité fort doucement dans la maison.
Cette historiette racontée semble froide, mais il fallait voir la mimique de Balzac imitant sur son assiette l'exploit paternel, l'air effaré et résolu à la fois qu'il prenait, la façon dont il saisissait son couteau après avoir retroussé sa manche et dont il enfonçait sa fourchette dans une perdrix imaginaire ; Neptune chassant des monstres marins ne manie pas son trident d'un poing plus vigoureux, et quelle pesée immense il faisait ! Ses joues s'en empourpraient, les yeux lui en sortaient de la tête, mais l'opération terminée, comme il promenait sur l'assemblée un regard de satisfaction naïve, cherchant à se voiler sous la modestie !
Au reste, Balzac avait en lui l'étoffe d'un grand acteur : il possédait une voix pleine, sonore, cuivrée, d'un timbre riche et puissant, qu'il savait modérer et rendre très‑douce au besoin, et il lisait d'une manière admirable, talent qui manque à la plupart des acteurs. Ce qu'il racontait, il le jouait avec des intonations, des grimaces et des gestes qu'aucun comédien n'a dépassés à notre avis.
Nous trouvons dans Marguerite, de madame de Girardin, ce souvenir de Balzac. C'est un personnage du livre qui parle.
« Il raconta que Balzac avait dîné chez lui la veille, et qu'il avait été plus brillant, plus étincelant que jamais. Il nous a bien amusés avec le récit de son voyage en Autriche. Quel feu ! Quelle verve ! Quelle puissance d'imitation ! C'était merveilleux. Sa manière de payer les postillons est une invention qu'un romancier de génie pouvait seul trouver. « J'étais très‑embarrassé à chaque relais, disait‑il ; comment faire pour payer ? Je ne savais pas un mot d'allemand, je ne connaissais pas la monnaie du pays. C'était très‑difficile. Voilà ce que j'avais imaginé. J'avais un sac rempli de petites pièces d'argent, de kreutzers … Arrivé au relais, je prenais mon sac ; le postillon venait à la portière de la voiture ; je le regardais attentivement entre les deux yeux, et je lui mettait dans la main un kreutzer, … deux kreutzers, … puis trois, puis quatre, etc., jusqu'à ce que je le visse sourire. … Dès qu'il souriait, je comprenais que je lui donnais un kreutzer de trop … Vite je reprenais ma pièce et mon homme était payé. »
Aux Jardies, il nous lut — Mercadet, — le Mercadet primitif, bien autrement ample, compliqué et touffu que la pièce arrangée pour le Gymnase par d'Ennery, avec tant de tact et d'habileté. Balzac, qui lisait comme Tieck, sans indiquer ni les actes, ni les scènes, ni les noms, affectait une voix particulière et parfaitement reconnaissable à chaque personnage ; les organes dont il dotait les différentes espèces de créanciers étaient d'un comique désopilant : il y en avait de rauques, de mielleux, de précipités, de traînards, de menaçants, de plaintifs. Cela glapissait, cela miaulait, cela grondait, cela grommelait, cela hurlait sur tous les tons possibles et impossibles. La Dette chantait d'abord un solo que soutenait bientôt un chœur immense. Il sortait des créanciers de partout, de derrière le poêle, de dessous le lit, des tiroirs de commode ; le tuyau de la cheminée en vomissait ; il en filtrait par le trou de la serrure ; d'autres escaladaient la fenêtre comme des amants ; ceux‑ci jaillissaient du fond d'une malle pareils aux diables des joujoux à surprises, ceux‑là passaient à travers les murs comme à travers une trappe anglaise, et c'était une cohue, un tapage, une invasion, une vraie marée montante. Mercadet avait beau les secouer, il en revenait toujours d'autres à l'assaut, et jusqu'à l'horizon on devinait un sombre fourmillement de créanciers en marche, arrivant comme les légions de termites pour dévorer leur proie. Nous ne savons si la pièce était meilleure ainsi, mais jamais représentation ne produisit un tel effet.
Balzac, pendant cette lecture de Mercadet, occupait, à demi‑couché, un long divan dans le salon des Jardies, car il s'était foulé le pied, en glissant comme ses murs sur la glaise de sa propriété. Quelque brindille, passant à travers l'étoffe, piquait la peau de sa jambe et l'incommodait. « La perse est trop mince, le foin la traverse ; il faudra mettre une toile épaisse dessous, dit‑il en arrachant la pointe qui le gênait. »
François, le Caleb de ce Ravenswood, n'entendait pas raillerie sur les splendeurs du manoir. — Il reprit son maître et dit : le crin. « Le tapissier m'a donc trompé ? répondit Balzac. Ils sont tous les mêmes. J'avais recommandé de mettre du foin ! Sacré voleur ! »
Les magnificences des Jardies n'existaient guère qu'à l'état de rêve. Tous les amis de Balzac se souviennent d'avoir vu écrit au charbon sur les murs nus ou plaqués de papier gris : « Boiseries de palissandre, — tapisseries des Gobelins, — glaces de Venise, — tableaux de Raphaël. » Gérard de Nerval avait déjà décoré un appartement de cette manière, et cela ne nous étonnait pas. Quand à Balzac, il se croyait littéralement dans l'or, le marbre et la soie ; mais, s'il n'acheva pas Les Jardies et s'il prêta à rire par ses chimères, il sut du moins se bâtir une demeure éternelle, un monument « plus durable que l'airain, » une cité immense, peuplée de ses créations et dorée par les rayons de sa gloire.