Cependant, ce qui détermina ses tentatives fut plutôt, nous devons le dire, l'idée d'un gros gain qui le libérerait d'un seul coup de ses embarras financiers qu'une vocation bien réelle. Le théâtre, on le sait, rapporte beaucoup plus que le livre ; la continuité des représentations, sur lesquelles un droit assez fort est prélevé, produit vite par l'accumulation des sommes considérables. Si le travail de combinaison est plus grand, la besogne matérielle est moindre. Il faut plusieurs drames pour remplir un volume, et pendant que vous vous promenez ou que vous restez nonchalamment les pieds dans vos pantoufles, les rampes s'allument, les décors descendent des frises, les acteurs déclament et gesticulent, et vous vous trouvez avoir gagné plus d'argent qu'en griffonnant toute une semaine courbé péniblement sur votre pupitre. Tel mélodrame a valu à son auteur plus que NotreDame de Paris à Victor Hugo et Les Parents Pauvres à Balzac.

Chose singulière, Balzac qui méditait, élaborait et corrigeait ses romans avec une méticulosité si opiniâtre, semblait, lorsqu'il s'agissait de théâtre, pris du vertige de la rapidité. Non‑seulement il ne refaisait pas huit ou dix fois ses pièces comme ses volumes, il ne les faisait même pas du tout. L'idée première à peine fixée, il prenait jour pour la lecture et appelait ses amis à la confection de la chose ; Ourliac, Lassailly, Laurent‑Jan, nous et d'autres, ont été souvent convoqués au milieu de la nuit ou à des heures fabuleusement matinales. Il fallait tout quitter ; chaque minute de retard faisait perdre des millions.

Un mot pressant de Balzac nous somma un jour de nous rendre à l'instant même rue de Richelieu, 104, où il avait un pied‑à‑terre dans la maison de Buisson le tailleur. Nous trouvâmes Balzac enveloppé de son froc monacal, et trépignant d'impatience sur le tapis bleu et blanc d'une coquette mansarde aux murs tapissés de percale carmélite agrémentée de bleu, car, malgré sa négligence apparente, il avait l'instinct de l'arrangement intérieur, et préparait toujours un nid confortable à ses veilles laborieuses ; dans aucun de ses logis ne régna ce désordre pittoresque cher aux artistes.

— Enfin voilà le Théo ! s'écria‑t‑il en nous voyant. Paresseux, tardigrade, unau, aï, dépêchez‑vous donc ; vous devriez être ici depuis une heure. — Je lis demain à Harel un grand drame en cinq actes.

— Et vous désirez avoir notre avis, répondîmes‑nous en nous établissant dans un fauteuil comme un homme qui se prépare à subir une longue lecture.

A notre attitude Balzac devina notre pensée, et il nous dit de l'air le plus simple : « Le drame n'est pas fait. »

— Diable fis‑je. Eh bien, il faut faire remettre la lecture à six semaines.

— Non ; nous allons bâcler le dramorama pour toucher la monnaie. A telle époque j'ai une échéance bien chargée.

— D'ici à demain, c'est impossible ; on n'aurait pas le temps de le recopier.

— Voici comment j'ai arrangé la chose. Vous ferez un acte, Ourliac un autre, Laurent Jan le troisième, de Belloy le quatrième, moi le cinquième, et je lirai à midi, comme il est convenu. Un acte de drame n'a pas plus de quatre ou cinq cents lignes ; on peut faire cinq cents lignes de dialogue dans sa journée et dans sa nuit.