Dans ce portrait, d'ailleurs très‑fidèle, Balzac s'idéalise un peu pour les besoins du roman, et se retire quelques kilogrammes d'embonpoint, licence bien permise à un héros aimé de la duchesse d'Argaiolo et de mademoiselle Philomène de Watteville. — Ce roman d'Albert Savarus, un des moins connus et des moins cités de Balzac, contient beaucoup de détails transposés sur ses habitudes de vie et de travail ; on pourrait même y voir, s'il était permis de soulever ces voiles, des confidences d'un autre genre.

Balzac avait quitté la rue des Batailles pour Les Jardies ; il alla ensuite demeurer à Passy. La maison qu'il habitait, située sur une pente abrupte, offrait une disposition architecturale assez singulière. — On y entrait

Un peu comme le vin entre dans les bouteilles

Il fallait descendre trois étages pour arriver au premier. La porte d'entrée, du côté de la rue, s'ouvrait presque dans le toit, comme une mansarde. Nous y dînâmes une fois avec L. G. — Ce fut un dîner étrange, composé d'après des recettes économiques inventées par Balzac. Sur notre prière expresse, la fameuse purée d'oignons, douée de tant de vertus hygiéniques et symboliques et dont Lassailly faillit crever, n'y figura point. — Mais les vins étaient merveilleux ! Chaque bouteille avait son histoire, et Balzac la contait avec une éloquence, une verve, une conviction sans égales. Ce vin de Bordeaux avait fait trois fois le tour du monde ; ce Châteauneuf‑du‑Pape remontait à des époques fabuleuses ; ce rhum venait d'un tonneau roulé plus d'un siècle par la mer, et qu'il avait fallu entamer à coups de hache, tant la croûte formée à l'entour par les coquillages, les madrépores et les varechs était épaisse. Nos palais, surpris, agacés de saveurs acides, protestaient en vain contre ces illustres origines. Balzac gardait un sérieux d'augure, et malgré le proverbe, nous avions beau lever les yeux sur lui, nous ne le faisions pas rire !

Au dessert figuraient des poires d'une maturité, d'une grosseur, d'un fondant et d'un choix à honorer une table royale. — Balzac en dévora cinq ou six dont l'eau ruisselait sur son menton ; il croyait que ces fruits lui étaient salutaires, et il les mangeait en telle quantité autant par hygiène que par friandise. Déjà il ressentait les premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter. La Mort, de ses maigres doigts, tâtait ce corps robuste pour savoir par où l'attaquer, et n'y trouvant aucune faiblesse, elle le tua par la pléthore et l'hypertrophie. Les joues de Balzac étaient toujours vergetées et martelées de ces plaques rouges qui simulent la santé aux yeux inattentifs ; mais pour l'observateur, les tous jaunes de l'hépatite entouraient de leur auréole d'or les paupières fatiguées ; le regard, avivé par cette chaude teinte de bistre, ne paraissait que plus vivace et plus étincelant et trompait les inquiétudes.

En ce moment, Balzac était très‑préoccupé de sciences occultes, de chiromancie, de cartomancie ; on lui avait parlé d'une sibylle plus étonnante encore que mademoiselle Lenormand, et il nous détermina, ainsi que madame E. de Girardin et Méry, à l'aller consulter avec lui. La pythonisse demeurait à Auteuil, nous ne savons plus dans quelle rue ; cela importe peu à notre histoire, car l'adresse donnée était fausse. Nous tombâmes au milieu d'une famille d'honnêtes bourgeois en villégiature : le mari, la femme et une vieille mère à qui Balzac, sûr de son fait, s'obtinait à trouver un air cabalistique. La bonne dame, peu flattée qu'on la prit pour une sorcière, commençait à se fâcher ; le mari nous prenait pour des mystificateurs ou des filous ; la jeune femme riait aux éclats, et la servante s'empressait de serrer l'argenterie par prudence. Il fallut nous retirer avec notre courte honte ; mais Balzac soutenait que c'était bien là, et, remonté dans la voiture, grommelait des injures à l'endroit de la vieille : « Stryge, harpie, magicienne, empuse, larve, lamie, lémure, goule, psylle, aspiole, » et tout ce que l'habitude des litanies de Rabelais pouvait lui suggérer de termes bizarres. Nous dîmes : « Si c'est une sorcière, elle cache bien son jeu, — De cartes, ajouta madame de Girardin avec cette prestesse d'esprit qui ne lui fit jamais défaut. Nous essayâmes encore quelques recherches, toujours infructueuses, et Delphine prétendit que Balzac avait imaginé cette ressource de Quinola pour se faire conduire en voiture à Auteuil, où il avait affaire, et se procurer d'agréables compagnons de route. — Il faut croire, cependant, que Balzac trouva seul cette madame Fontaine que nous cherchions de concert, car, dans Les Comédiens sans le Savoir, il l'a représentée entre sa poule Bilouche et son crapaud Astaroth avec une effrayante vérité fantastique, si ces deux mots peuvent s'allier ensemble. La consulta‑t‑il sérieusement ? L'alla‑t‑il voir en simple observateur ? Plusieurs passages de La Comédie Humaine semblent impliquer chez Balzac une sorte de foi aux sciences occultes, sur lesquelles les sciences officielles n'ont pas dit encore leur dernier mot.

Vers cette époque, Balzac commença à manifester du goût pour les vieux meubles, les bahuts, les potiches ; le moindre morceau de bois vermoulu qu'il achetait rue de Lappe avait toujours une provenance illustre, et il faisait des généalogies circonstanciées à ses moindres bibelots. — Il les cachait ça et là, toujours à cause de ces créanciers fantastiques dont nous commencions à douter. Nous nous amusâmes même à répandre le bruit que Balzac était millionnaire, qu'il achetait de vieux bas aux négociants en hannetons pour y serrer des onces, des quadruples, des génovines, des crusades, des colonnates, des doubles louis, à la façon du père Grandet ; nous disions partout qu'il avait trois citernes, comme Aboul‑Casem, remplies jusqu'au bord d'escarboucles, de dinars et de tomans. « Théo me fera couper le cou avec ses blagues ! » disait Balzac, contrarié et charmé.

Ce qui donnait quelque vraisemblance à nos plaisanteries, c'était la nouvelle demeure qu'habitait Balzac, rue Fortunée, dans le quartier Beaujon, moins peuplé alors qu'il ne l'est aujourd'hui. Il y occupait une petite maison mystérieuse qui avait abrité les fantaisies du fastueux financier. Du dehors, on apercevait au‑dessus du mur une sorte de coupole repoussée par le plafond cintré d'un boudoir et la peinture fraîche des volets fermés.

Quand on pénétrait dans ce réduit, ce qui n'était pas facile, car le maître du logis se celait avec un soin extrême, on y découvrait mille détails de luxe et de confort en contradiction avec la pauvreté qu'il affectait. — Il nous reçut pourtant un jour, et nous pûmes voir une salle à manger revêtue de vieux chêne, avec une table, une cheminée, des buffets, des crédences et des chaises en bois sculpté, à faire envie à Berruguète, à Cornejo Duque et à Verbruggen ; un salon de damas bouton d'or, à portes, à corniches, à plinthes et embrasures d'ébène ; une bibliothèque rangée dans des armoires incrustées d'écaille et de cuivre en style de Boule, et dont la porte, cachée par des rayons, une fois fermée, est introuvable ; une salle de bain en brèche jaune, avec bas‑reliefs de stuc : un boudoir en dôme, dont les peintures anciennes avaient été restaurées par Edmond Hédouin ; une galerie éclairée de haut, que nous reconnûmes plus tard dans la collection du Cousin Pons. Il y avait sur les étagères toutes sortes de curiosités, des porcelaines de Saxe et de Sèvres, des cornets de céladon craquelé, et dans l'escalier, recouvert d'un tapis, de grands vases de Chine et une magnifique lanterne suspendue par un câble de soie rouge.

— Vous avez donc vidé un des silos d'Aboul‑Casem ? dîmes‑nous en riant à Balzac, en face de ces splendeurs ; vous voyez bien que nous avions raison en vous prétendant millionnaire.