C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère:
C'est elle qui ravit au giron de la mère
Son doux et cher souci;
C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse,
Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse
A son tour elle aussi.
Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne;
Sur chaque front illustre elle met la couronne
Sans peur ni passion.
Amère aux gens heureux et douce aux misérables,
C'est la seule qui donne aux grands inconsolables
Leur consolation.
Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde,
Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde
Et n'ont jamais dormi.
A tous les parias elle ouvre son auberge,
Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge,
L'ennemi que l'ami.
Sur les pas de ce guide au visage impassible,
Nous marchons en suivant la spirale terrible
Vers le but inconnu,
Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre,
Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre,
Sans Belzébuth cornu.
Voici contre un carreau comme un reflet de lampe
Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe,
Approchons et voyons.
Ah! c'est toi, docteur Faust! Dans la même posture
Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture
Aux flamboyants rayons.
Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste,
Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste
Sur quelque manuscrit!
Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique,
Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique
Qui fait venir l'Esprit.
Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée
A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée?
Ou, comme au premier jour,
N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle,
Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle
Pour un soupir d'amour?
Quel sable, quel corail a ramené ta sonde?
As-tu touché le fond des sagesses du monde?
En puisant à ton puits,
Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue
La blanche Vérité jusqu'ici méconnue?
Arbre, où sont donc tes fruits?
FAUST.
J'ai plongé dans la mer sous le dôme des ondes;
Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes
Jusques au fond des eaux;
Léviathan fouettait l'abîme de sa queue,
Les Syrènes peignaient leur chevelure bleue
Sur les bancs de coraux.