Le coeur qu'ils ont choisi ne garde pas sa foi;
Leur chien même les mord et leur donne la rage;
Un ami jurera qu'ils ont trahi le roi.

Fils du Danube, ils vont se noyer dans le Tage,
D'un bout du monde à l'autre ils courent à leur mort:
Ils auraient pu du moins s'épargner le voyage.

Si dur qu'il soit, il faut qu'ils remplissent leur sort;
Nul n'y peut résister, et le genou d'Hercule,
Pour un pareil athlète est à peine assez fort.

Après la vie obscure une mort ridicule;
Après le dur grabat un cercueil sans repos
Au bord d'un carrefour où la foule circule.

Ils tombent inconnus de la mort des héros
Et quelque ambitieux, pour se hausser la taille,
Se fait effrontément un socle de leurs os.

Sur son trône d'airain, le destin qui s'en raille,
Imbibe leur éponge avec du fiel amer,
Et la nécessité les tord dans sa tenaille.

Tout buisson trouve un dard pour déchirer sa chair,
Tout beau chemin pour eux cache une chausse-trappe,
Et les chaînes de fleurs leur sont chaînes de fer.

Si le tonnerre tombe, entre mille il les frappe,
Pour eux l'aveugle nuit semble prendre des yeux,
Tout plomb vole à leur coeur et pas un seul n'échappe.

La tombe vomira leur fantôme odieux.
Vivants, ils ont servi de bouc expiatoire;
Morts, ils seront bannis de la terre et des cieux.

Cette histoire sinistre est votre propre histoire;
O mon âme! ô mon coeur! peut-être même, hélas!
La vôtre est-elle encor plus sinistre et plus noire.