L'aviron est d'ivoire,
Le pavillon de moire,
Le gouvernail d'or fin;
J'ai pour lest une orange,
Pour voile, une aile d'ange;
Pour mousse, un séraphin.
Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile,
La brise va souffler!
Est-ce dans la Baltique?
Sur la mer Pacifique,
Dans l'île de Java?
Ou bien dans la Norvége,
Cueillir la fleur de neige,
Ou la fleur d'Angsoka?
Dites, la jeune belle,
Où voulez-vous aller?
La voile ouvre son aile,
La brise va souffler!
Menez-moi, dit la belle,
A la rive fidèle
Où l'on aime toujours.
—Cette rive, ma chère,
On ne la connaît guère
Au pays des amours.
TRISTESSE.
Avril est de retour.
La première des roses,
De ses lèvres mi-closes,
Rit au premier beau jour;
La terre bienheureuse
S'ouvre et s'épanouit;
Tout aime, tout jouit.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
Les buveurs en gaîté,
Dans leurs chansons vermeilles,
Célèbrent sous les treilles
Le vin et la beauté;
La musique joyeuse,
Avec leur rire clair,
S'éparpille dans l'air.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
En deshabillés blancs,
Les jeunes demoiselles
S'en vont sous les tonnelles,
Au bras de leurs galants;
La lune langoureuse
Argente leurs baisers
Longuement appuyés.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
Moi, je n'aime plus rien,
Ni l'homme, ni la femme,
Ni mon corps, ni mon âme,
Pas même mon vieux chien.
Allez dire qu'on creuse,
Sous le pâle gazon,
Une fosse sans nom.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.