Depuis quelques instants, Béelzébuth paraissait inquiet, il levait la tête comme s’il subodorait quelque chose d’inquiétant; il se dressait contre la fenêtre et appuyait ses pattes aux carreaux, cherchant à percer le noir sombre de la nuit rayé de hachures pressées de pluie; son nez se fronçait et s’agitait. Un hurlement prolongé de Miraut s’élevant au milieu du silence vint bientôt confirmer la pantomime du chat; il se passait décidément quelque chose d’insolite aux environs du castel, d’ordinaire si tranquille. Miraut continuait d’aboyer avec toute l’énergie que lui permettait son enrouement chronique. Le Baron, pour être prêt à tout événement, reboutonna le pourpoint qu’il allait quitter et se dressa sur ses pieds.

«Qu’a donc Miraut, lui qui ronfle comme le chien des Sept-Dormants, sur la paille de sa niche, dès que le soleil est couché, pour faire un pareil vacarme? Est-ce qu’un loup rôderait autour des murailles?» dit le jeune homme en ceignant une épée à large coquille de fer qu’il détacha du mur et dont il boucla le ceinturon à son dernier trou, car la bande de cuir coupée pour la taille du vieux baron eût fait deux fois le tour de celle du fils.

Trois coups frappés assez violemment à la porte du castel retentirent à intervalles mesurés et firent gémir les échos des chambres vides.

Qui pouvait à cette heure venir troubler la solitude du manoir et le silence de la nuit? Quel voyageur malavisé heurtait à cette porte qui ne s’était pas ouverte depuis si longtemps pour un hôte, non par manque de courtoisie de la part du maître, mais par l’absence de visiteurs? Qui demandait à être reçu dans cette auberge de la famine, dans cette cour plénière du Carême, dans cet hôtel de misère et de lésine?

II.
LE CHARIOT DE THESPIS.

Sigognac descendit l’escalier, protégeant sa lampe avec sa main contre les courants d’air qui menaçaient de l’éteindre. Le reflet de la flamme pénétrait ses phalanges amincies et les teignait d’un rouge diaphane, en sorte que, quoique ce fût la nuit et qu’il marchât suivi d’un chat noir au lieu de précéder le soleil, il méritait l’épithète appliquée par le bon Homère aux doigts de l’Aurore.

Il abaissa la barre de la porte, entr’ouvrit le battant mobile, et se trouva en face d’un personnage au nez duquel il porta sa lampe. Éclairée par ce rayon, une assez grotesque figure se dessina sur le fond d’ombre: un crâne couleur de beurre rance luisait sous la lumière et la pluie. Des cheveux gris plaqués aux tempes, un nez cardinalisé de purée septembrale, tout fleuri de bubelettes, s’épanouissant en bulbe entre deux petits yeux vairons recouverts de sourcils très-épais et bizarrement noirs, des joues flasques, martelées de tons vineux et traversées de fibrilles rouges, une bouche lippue d’ivrogne et de satyre, un menton à verrue où s’implantaient quelques poils revêches et durs comme des crins de vergette, composaient un ensemble de physionomie digne d’être sculptée en mascaron sous la corniche du Pont-Neuf. Une certaine bonhomie spirituelle tempérait ce que ces traits pouvaient présenter de peu engageant au premier coup d’œil. Les angles plissés des yeux et les commissures des lèvres remontées vers les oreilles indiquaient d’ailleurs l’intention d’un sourire gracieux. Cette tête de fantoche, servie sur une fraise de blancheur équivoque, surmontait un corps pendu dans une souquenille noire qui saluait en arc de cercle avec une affectation de politesse exagérée.

Les saluts accomplis, le burlesque personnage, prévenant sur les lèvres du Baron la question qui allait en jaillir, prit la parole d’un ton légèrement emphatique et déclamatoire:

«Daignez m’excuser, noble châtelain, si je viens frapper moi-même à la poterne de votre forteresse sans me faire précéder d’un page ou d’un nain sonnant du cor, et cela à une heure avancée. Nécessité n’a pas de loi et force les gens du monde les plus polis à des barbarismes de conduite.

—Que voulez-vous? interrompit assez sèchement le Baron ennuyé par le verbiage du vieux drôle.