—Eh bien, épousez-la, fit Vidalinc en riant, s’il n’y a pas d’autre moyen. Ce titre de duchesse humanise les plus revêches.
—Tout beau! tout beau! reprit Vallombreuse, n’allons pas si vite en besogne; il faut d’abord parlementer. Cherchons pour aborder la belle quelque stratagème qui ne l’effarouche pas trop.
—Cela est plus facile que de s’en faire aimer, dit maître Bilot; il y a ce soir au jeu de paume répétition de la pièce qu’on doit jouer demain; quelques amateurs de la ville seront admis, et vous n’avez qu’à vous nommer pour que la porte s’ouvre à deux battants devant vous. D’ailleurs j’en toucherai deux mots au seigneur Hérode, qui est fort de mes amis et n’a rien à me refuser; mais, selon ma petite science, vous auriez mieux fait d’adresser vos vœux à mademoiselle Sérafine, qui n’est pas moins jolie qu’Isabelle et dont la vanité se fût pâmée de plaisir à cette recherche.
—C’est d’Isabelle que je suis affolé, fit le duc d’un petit ton sec qu’il savait prendre admirablement et qui tranchait tout, d’Isabelle et non d’une autre, maître Bilot; et, plongeant la main dans sa poche, il répandit négligemment sur la table une assez longue traînée de pièces d’or: Payez-vous de votre bouteille et gardez le reste de la monnaie.»
L’hôtelier ramassa les louis avec componction et les fit glisser l’un après l’autre au fond de son escarcelle. Les deux gentilshommes se levèrent, enfoncèrent leur feutre jusqu’au sourcil, jetèrent leur manteau sur le coin de leur épaule et quittèrent la salle. Vallombreuse fit plusieurs tours dans la ruelle, levant le nez chaque fois qu’il passait devant la bienheureuse fenêtre, mais ce fut peine perdue. Isabelle, désormais sur ses gardes, ne se montra point. Le rideau était baissé, et l’on eût pu croire qu’il n’y avait personne en la chambre. Las de faire le pied-de-grue dans cette ruelle déserte fort rafraîchie du vent de bise, posture à laquelle il n’était pas accoutumé, le duc de Vallombreuse se lassa bientôt d’une attente vaine et reprit le chemin de sa demeure, maugréant contre l’impertinente pruderie de cette pecque assez assurée pour faire languir ainsi un duc jeune et bien fait. Il pensa même avec quelque complaisance, à cette bonne Corisande naguère si dédaignée, mais l’amour-propre bientôt lui dit à l’oreille qu’il n’aurait qu’à paraître pour triompher comme César. Quant au rival, s’il le gênait trop, il le supprimerait au moyen de quelques estafiers ou coupe-jarrets à gages; la dignité ne permettant pas de se commettre avec un pareil drôle.
Il est vrai, Vallombreuse n’avait pas aperçu Isabelle retirée au fond de son appartement, mais pendant sa faction dans la ruelle un œil jaloux l’épiait à travers la vitre d’une autre fenêtre, celui de Sigognac à qui les allures et menées du personnage déplaisaient fort. Dix fois le Baron fut tenté de descendre et d’attaquer le galant l’épée haute, mais il se contint. Il n’y avait rien d’assez formel dans l’action de se promener le long d’une muraille pour justifier une semblable agression, qu’on eût taxée de folle et ridicule. L’éclat en eût pu nuire à la renommée d’Isabelle, tout innocente de ces regards levés en haut toujours au même endroit. Il se promit toutefois de surveiller de près le galantin et en grava les traits dans sa mémoire pour le reconnaître quand besoin serait.
Hérode avait choisi pour la représentation du lendemain, annoncée et tambourinée par toute la ville, Lygdamon et Lydias, ou la Ressemblance, tragi-comédie d’un certain Georges de Scudéry, gentilhomme, qui, après avoir servi aux gardes françaises, quittait l’épée pour la plume et ne se servait pas moins bien de l’une que de l’autre, et les Rodomontades du capitaine Fracasse, où Sigognac devait débuter devant un véritable public, n’ayant encore joué que pour les veaux, les bêtes à cornes et les paysans, dans la grange de Bellombre. Tous les comédiens étaient fort affairés à apprendre leurs rôles; la pièce du sieur de Scudéry était nouvellement mise en lumière, ils ne la connaissaient point. Rêveurs et brochant des babines comme singes disant leurs patenôtres, ils se promenaient sur la galerie, tantôt marmottant, tantôt poussant de grands éclats de voix. Qui les eût vus les eût pris pour gens forcenés et hors de sens. Ils s’arrêtaient tout court, puis repartaient à grands pas, agitant les bras comme moulins démanchés. Léandre surtout, qui devait jouer Lygdamon, cherchait des poses, essayait des effets et se démenait comme un diable dans un bénitier. Il comptait sur ce rôle pour réaliser son rêve d’inspirer de l’amour à une grande dame et prendre sa revanche des coups de bâton reçus au château de Bruyères, coups de bâton qui lui étaient restés plus longtemps encore sur le cœur que sur le dos. Ce rôle d’amant langoureux et transi, poussant les beaux sentiments aux pieds d’une inhumaine, en vers d’un assez bon tour, prêtait à des clins d’yeux, à des soupirs, à des pâleurs et à toutes sortes d’afféteries attendrissantes, à quoi excellait principalement le sieur Léandre, un des meilleurs amoureux de la province, malgré ses prétentions et ses ridicules.
Sigognac, dont Blazius s’était institué le professeur, étudiait dans sa chambre avec le vieux comédien et se façonnait à cet art difficile du théâtre. Le type qu’il représentait par son caractère extravagamment outré s’éloignait du naturel, et cependant il fallait que sous l’exagération on sentit la vérité et qu’on démêlât l’homme à travers le fantoche. Blazius lui donnait des conseils en ce sens et lui enseignait à commencer par un ton simple et vrai pour arriver à des intonations bizarres, ou bien à rentrer dans la diction ordinaire après des cris de paon plumé vif, car il n’est personnage si affecté qui le soit toujours. D’ailleurs cette inégalité est le propre des lunatiques et dévoyés de cervelle; elle existe aussi dans leurs gestes détraqués qui ne concordent pas exactement au sens des paroles, désaccord dont l’artiste habile peut tirer des effets comiques. Blazius était d’avis que Sigognac prit le demi-masque, c’est-à-dire cachant le front et le nez, pour garder la tradition de la figure et mêler sur son visage le fantasque au réel, grand avantage en ces sortes de rôles moitié faux, moitié vrais, caricatures générales de l’humanité dont elle ne se fâche point comme d’un portrait. Entre les mains d’un comédien vulgaire un tel rôle peut n’être qu’une plate bouffonnade propre à divertir la canaille et à faire hausser les épaules aux honnêtes gens, mais un acteur de mérite peut y introduire des traits de nature et représentant mieux la vie que s’ils étaient concertés.
L’idée du demi-masque souriait assez à Sigognac. Le masque lui assurait l’incognito et lui donnait le courage d’affronter la foule. Ce mince carton lui faisait l’effet d’un heaume à visière baissée à travers laquelle il parlerait d’une voix de fantôme. Car le visage est la personne même, le corps n’a pas de nom, et la face cachée ne se peut connaître: cet arrangement conciliait le respect de ses aïeux et les nécessités de sa position. Il ne s’exposait plus devant les chandelles d’une façon matérielle et directe. Il n’était ainsi que l’âme inconnue vivifiant une grande marionnette, nervis alienis mobile lignum; seulement il habitait l’intérieur de cette marionnette au lieu d’en tirer extérieurement les fils. Sa dignité n’avait rien à souffrir de ce jeu.
Blazius, qui aimait fort Sigognac, modela lui-même le masque de façon à lui composer une physionomie de théâtre tout à fait différente de sa physionomie de ville. Un nez rehaussé, constellé de verrues et rouge du bout comme une guigne, des sourcils circonflexes et dont le poil se rebroussait en virgule, une moustache aux pointes effilées et se recourbant comme les cornes de la lune, rendaient méconnaissables les traits réguliers du jeune baron; cet appareil disposé comme un chanfrein ne couvrait que le front et la protubérance nasale, mais tout le reste du visage en était changé.