Les comédiens admiraient son courage, mais, connaissant la qualité du Baron, ne s’en étonnaient pas comme les autres spectateurs de cette scène, interdits d’une telle audace. L’émotion d’Isabelle avait été si vive que le fard lui en était tombé, et que Zerbine, voyant la pâleur mortelle qui les couvrait, avait été obligée de lui mettre un pied de rouge sur les joues. A peine pouvait-elle se tenir sur ses jambes, et si la Soubrette ne lui eût soutenu le coude, elle aurait piqué du nez sur les planches en entrant en scène. Être l’occasion d’une querelle était profondément désagréable à la douce, bonne et modeste Isabelle, qui ne redoutait rien tant que le bruit et l’éclat qui se font autour d’une femme, la réputation y perdant toujours; d’ailleurs, quoique résolue à ne lui point céder, elle aimait tendrement Sigognac, et la pensée d’un guet-apens, ou tout au moins d’un duel, à quoi il était exposé, la troublait plus qu’on ne saurait dire.

Malgré cet incident, la répétition marcha son train, les émotions réelles de la vie ne pouvant distraire les comédiens de leurs passions fictives. Isabelle même joua très-bien, quoiqu’elle eût le cœur plein de souci. Quant à Fracasse, excité par la querelle, il se montra étincelant de verve. Zerbine se surpassa. Chacun de ses mots soulevait des rires et des battements de mains prolongés. Du coin de l’orchestre partait avant tous les autres un applaudissement qui ne cessait que le dernier et dont la persistance enthousiaste finit par attirer l’attention de Zerbine.

La Soubrette feignant un jeu de scène s’avança près des chandelles, allongea le col avec un mouvement d’oiseau curieux qui passe sa tête entre deux feuilles, plongea le regard dans la salle et découvrit le marquis de Bruyères tout rouge de satisfaction et dont les yeux petillants de désir flambaient comme des escarboucles. Il avait retrouvé la Lisette, la Marton, la Sméraldine de son rêve! Il était aux anges.

«Monsieur le marquis est arrivé, dit tout bas Zerbine à Blazius qui jouait Pandolfe, dans l’intervalle d’une demande à une réplique avec cette voix à bouche close que les acteurs savent prendre lorsqu’ils causent entre eux sur le théâtre et ne veulent point être entendus par le public; vois comme il jubile, comme il rayonne, comme il est passionné! Il ne se tient pas d’aise, et n’était la vergogne, il sauterait par-dessus la rampe pour me venir embrasser devant tout le monde! Ah! monsieur de Bruyères, les soubrettes vous plaisent. Eh bien! l’on vous en fricassera avec sel, piment et muscade.»

A partir de cet endroit de la pièce, Zerbine fit feu des quatre pieds et joua avec une verve enragée. Elle semblait lumineuse à force de gaieté, d’esprit et d’ardeur. Le marquis comprit qu’il ne pourrait plus se passer désormais de cette âcre sensation. Toutes les autres femmes dont il avait eu les bonnes grâces, et qu’il opposait en souvenir à Zerbine, lui parurent ternes, ennuyeuses et fades.

La pièce de M. de Scudéry qu’on répéta ensuite fit plaisir quoique moins amusante, et Léandre, chargé du rôle de Lygdamon, y fut charmant; mais puisque nous sommes sur le talent de nos comédiens, laissons-les à leurs affaires et suivons le duc de Vallombreuse et son ami Vidalinc.

Outré de fureur après cette scène où il n’avait pas eu l’avantage, le jeune duc était rentré à l’hôtel Vallombreuse avec son confident, méditant mille projets de vengeance; les plus doux ne tendaient à rien moins qu’à faire bâtonner l’insolent capitaine jusques à le laisser pour mort sur la place.

Vidalinc cherchait en vain à le calmer; le duc se tordait les mains de rage et courait par la chambre comme un forcené, donnant des coups de poing aux fauteuils qui tombaient comiquement les quatre fers en l’air, renversant les tables et faisant, pour passer sa fureur, toutes sortes de dégâts; puis il saisit un vase du Japon et le lança contre le parquet, où il se brisa en mille morceaux.

«Oh! s’écriait-il, je voudrais pouvoir casser ce drôle comme ce vase, et le piétiner, et en balayer les restes aux ordures! Un misérable qui ose s’interposer entre moi et l’objet de mon désir! S’il était seulement gentilhomme, je le combattrais à l’épée, à la dague, au pistolet, à pied, à cheval, jusqu’à ce que j’aie posé le pied sur sa poitrine et craché à la face de son cadavre!

—Peut-être l’est-il, fit Vidalinc, je le croirais assez à son assurance; maître Bilot a parlé d’un comédien qui s’était engagé par amour et qu’Isabelle regardait d’un œil favorable. Ce doit être celui-là, si j’en juge à sa jalousie et au trouble de l’infante.