—N’est-ce point, répondit amèrement le Baron, que j’ai bien rempli mon personnage? Je me sentais moi-même fort burlesque et fort bouffon dans la scène où ma tête passe à travers la guitare que Léandre me casse sur le crâne.
—De vrai, vous faisiez, reprit le Tyran, la mine la plus hétéroclitement furibonde et risible qui se puisse imaginer. Mademoiselle Yolande de Foix, cette belle personne si fière, si noble, si sérieuse, a daigné en sourire. Je l’ai bien vu.
—Ce m’est un grand honneur, fit Sigognac, dont les joues s’empourprèrent subitement, d’avoir diverti cette beauté.
—Pardon, dit le Tyran qui s’aperçut de cette rougeur. Ce succès qui nous enivre, nous autres, pauvres baladins de profession, doit être indifférent à une personne de votre qualité, bien au-dessus des applaudissements, même illustres.
—Vous ne m’aviez point fâché, brave Hérode, dit Sigognac en tendant la main au Tyran; il faut faire bien tout ce qu’on fait. Mais je ne pouvais m’empêcher de songer que ma jeunesse avait espéré d’autres triomphes.»
Isabelle, qui s’était habillée pour l’autre pièce, passa près de Sigognac et lui jeta, avant d’entrer en scène, un regard d’ange consolateur, si chargé de tendresse, de sympathie, de passion, qu’il en oublia tout à fait Yolande et ne se sentit plus malheureux. Ce fut un baume divin qui cicatrisa les plaies de son orgueil pour un moment du moins, car ces plaies-là se rouvrent et saignent toujours.
Le marquis de Bruyères était à son poste, et quelque occupé qu’il fût d’applaudir Zerbine pendant la représentation, il ne laissa pas que d’aller saluer Yolande qu’il connaissait et dont parfois il suivait la chasse. Il lui conta, sans nommer le Baron, le duel du capitaine Fracasse avec le duc de Vallombreuse dont il savait mieux que personne les détails, ayant été témoin de l’un des deux adversaires.
«Vous faites mal à propos le discret, répondit Yolande, j’ai bien deviné que le capitaine Fracasse n’est autre que le baron de Sigognac. Ne l’ai-je pas vu partir de sa tour à hiboux en compagnie de cette péronnelle, de cette bohémienne qui joue les ingénues d’un air si confit, ajouta-t-elle avec un ris un peu forcé, et n’était-il pas en votre château à la suite des comédiens? A sa mine niaise je n’eusse pas cru qu’il fût si parfait baladin et si vaillant compagnon.»
Tout en causant avec Yolande, le marquis promenait ses regards dans la salle dont il saisissait mieux l’aspect que de la place qu’il occupait ordinairement, tout près des violons, pour mieux suivre le jeu de Zerbine. Son attention se porta sur la dame masquée qu’il n’avait point aperçue jusqu’alors, puisque lui-même, assis au premier rang, tournait presque toujours le dos aux spectateurs dont il désirait n’être pas trop remarqué. Bien qu’elle fût comme ensevelie sous ses dentelles noires, il crut reconnaître dans la tournure et l’attitude de cette beauté mystérieuse quelque chose qui lui rappelait vaguement la marquise sa femme. «Bah! se dit-il, elle doit être au château de Bruyères, où je l’ai laissée.» Cependant elle faisait scintiller, à l’annulaire de la main qu’elle tenait coquettement posée sur le bord de la loge, comme pour se dédommager de ne point montrer son visage, un assez gros diamant que la marquise avait l’habitude de porter, et, cet indice lui troublant la fantaisie, il prit congé d’Yolande et du vieux seigneur dans l’idée de s’aller assurer du fait avec une civilité assez brusque, mais non pas si prompte qu’il ne trouvât, quand il parvint au but, le nid sans l’oiseau. La dame, alarmée, était partie. Ce dont il resta fort perplexe et désappointé, quoiqu’il fût mari philosophe. «Serait-elle amoureuse de ce Léandre? murmura-t-il; heureusement j’ai fait bâtonner le fat par avance et je suis en règle de ce côté-là.» Cette pensée lui rendit sa sérénité et il alla derrière le rideau rejoindre la Soubrette qui s’étonnait déjà de ne le point voir accourir et le reçut avec la mauvaise humeur simulée dont ces sortes de femmes agacent les hommes.
Après la représentation, Léandre, inquiet de ce que la marquise avait disparu subitement au milieu du spectacle, se rendit sur la place de l’église à l’endroit où le page venait le prendre avec le carrosse. Il trouva le page tout seul qui lui remit une lettre accompagnée d’une petite boîte fort lourde, et disparut si rapidement dans l’ombre que le comédien eût pu douter de la réalité de l’apparition s’il n’eût eu entre les mains la missive et le paquet. Appelant un laquais qui passait avec un falot pour aller chercher son maître en quelque maison voisine, Léandre rompit le cachet d’une main hâtive et tremblante, et, approchant le papier de la lanterne que le valet lui tenait à hauteur du nez, il lut les lignes suivantes: