L’aubergiste fit l’étonné et jura son grand sacredieu, serment aussi solennel pour lui que le Styx pour les Olympiens, qu’il ignorait qui avait mis là cette boîte, bien qu’il se doutât de sa provenance. En effet, c’était dame Léonarde à laquelle le duc s’était adressé, pensant qu’une vieille femme réussit là où le diable échoue, qui avait frauduleusement posé ces joyaux sur la table, en l’absence d’Isabelle. Mais, ici, la damnable matrone avait vendu ce qu’elle ne pouvait livrer, présumant trop de la force corruptrice des pierreries et de l’or qui n’agit que sur les âmes viles.
«Tirez cela d’ici, dit Isabelle à maître Bilot, rendez cette boîte infâme à qui l’envoie, et surtout ne sonnez mot de la chose au Capitaine; quoique ma conduite ne soit en rien coupable, il pourrait entrer en des furies et faire des esclandres dont souffrirait ma réputation.»
Maître Bilot admira le désintéressement de cette jeune comédienne qui n’avait pas même regardé des bijoux à tourner la tête d’une duchesse, et les renvoyait dédaigneusement, comme des dragées de plâtre ou des noix creuses, et, en se retirant, il lui fit un salut des plus respectueux, celui qu’il eût adressé à une reine, tant cette vertu le surprenait.
Agitée, enfiévrée, Isabelle, après le départ de maître Bilot, ouvrit la fenêtre pour éteindre, à la fraîcheur de la nuit, les feux de ses joues et de son front. Une lumière brillait à travers les branches des arbres sur la façade noire de l’hôtel Vallombreuse, sans doute au logis du jeune duc blessé. La ruelle semblait déserte. Cependant Isabelle, de cette ouïe fine de la comédienne habituée à saisir au vol le murmure du souffleur, crut entendre une voix très-basse qui disait: «Elle n’est pas encore couchée.»
Très-intriguée de cette phrase, elle se pencha un peu, et il lui sembla démêler dans l’ombre, au pied de la muraille, deux formes humaines enveloppées de manteaux et se tenant immobiles comme des statues de pierre au porche d’une église; à l’autre bout de la ruelle, malgré l’obscurité, ses yeux dilatés par la peur découvrirent un troisième fantôme qui paraissait faire le guet.
Se sentant observés, les êtres énigmatiques disparurent ou se cachèrent plus soigneusement, car Isabelle ne distingua ni n’entendit plus rien. Fatiguée de faire vedette, et croyant avoir été le jouet d’une illusion nocturne, elle referma doucement sa fenêtre, poussa le verrou de sa porte, posa la lumière près de son lit, et se coucha avec une vague angoisse que ne pouvaient calmer les raisonnements qu’elle se faisait. En effet, qu’avait-elle à craindre en une auberge pleine de monde, à deux pas de ses amis, dans sa chambre bien et dûment verrouillée et fermée à triple tour? Quel rapport pouvaient avoir avec elle ces ombres entrevues au bas de la muraille et qui étaient sans doute quelques tire-laines attendant une proie et gênés par la lumière de sa fenêtre?
Tout cela était logique, mais ne la rassurait pas: un pressentiment anxieux lui serrait la poitrine. Si elle n’eût craint d’être raillée, elle se fût levée et réfugiée chez une compagne, mais Zerbine n’était pas seule, Sérafine ne l’aimait guère, et la duègne lui causait une répugnance instinctive. Elle resta donc en proie à d’inexprimables terreurs.
Le moindre craquement de la boiserie, le plus léger grésillement de la chandelle dont la mèche, non mouchée, se coiffait d’un noir champignon, la faisait tressaillir et s’enfoncer sous les couvertures, de peur de voir dans les angles obscurs quelque forme monstrueuse; puis elle reprenait courage, inspectant du regard l’appartement où rien n’avait l’air suspect ou surnaturel.