Les raisons qu’alléguait Hérode étaient trop plausibles pour être discutées; aussi le Baron n’y répondit-il que par un signe d’assentiment, et porta-t-il la main sur la garde de son épée, qu’il tira à demi, afin de s’assurer qu’elle jouait bien et ne tenait point au fourreau.

Tout en causant, les deux compagnons s’étaient avancés le long du Louvre et des Tuileries jusqu’à la porte de la Conférence, par où l’on va au Cours-la-Reine, lorsqu’ils virent devant eux un grand tourbillon de poussière où papillotaient des éclairs d’armes et des luisants de cuirasse. Ils se rangèrent pour laisser passer cette cavalerie qui précédait la voiture du roi, qui revenait de Saint-Germain au Louvre. Ils purent voir dans le carrosse, car les glaces étaient baissées et les rideaux écartés, sans doute pour que le populaire contemplât tout son soûl le monarque arbitre de ses destinées, un fantôme pâle, vêtu de noir, le cordon bleu sur la poitrine, aussi immobile qu’une effigie de cire. De longs cheveux bruns encadraient ce visage mort attristé par un incurable ennui, un ennui espagnol, à la Philippe II, comme l’Escurial seul peut en mitonner dans son silence et sa solitude. Les yeux ne semblaient pas réfléchir les objets; aucun désir, aucune pensée, aucun vouloir n’y mettait sa flamme. Un dégoût profond de la vie avait relâché la lèvre inférieure, qui tombait morose avec une sorte de moue boudeuse. Les mains blanches et maigres posaient sur les genoux, comme celles de certaines idoles égyptiennes. Cependant il y avait encore une majesté royale dans cette morne figure qui personnifiait la France, et en qui se figeait le généreux sang de Henri IV.

La voiture passa comme un éblouissement, suivie d’un gros de cavaliers qui fermaient l’escorte. Sigognac resta tout rêveur de cette apparition. En son imagination naïve, il se représentait le roi comme un être surnaturel, rayonnant dans sa puissance au milieu d’un soleil d’or et de pierreries, fier, splendide, triomphal, plus beau, plus grand, plus fort que tous les autres; et il n’avait vu qu’une figure triste, chétive, ennuyée, souffreteuse, presque pauvre d’aspect, dans un costume sombre comme le deuil, et ne paraissant pas s’apercevoir du monde extérieur, occupée qu’elle était de quelque lugubre rêverie. «Eh quoi! se disait-il en lui-même, voilà le roi, celui en qui se résument tant de millions d’hommes, qui trône au sommet de la pyramide, vers qui tant de mains se tendent d’en bas suppliantes, qui fait taire ou gronder les canons, élève ou abaisse, punit ou récompense, dit «grâce» s’il le veut, quand la justice dit «mort», et peut changer d’un mot une destinée! Si son regard tombait sur moi, de misérable je deviendrais riche, de faible puissant; un homme inconnu se développerait salué et flatté de tous. Les tourelles ruinées de Sigognac se relèveraient orgueilleusement; des domaines viendraient s’ajouter à mon patrimoine rétréci. Je serais seigneur du mont et de la plaine! Mais comment penser que jamais il me découvre dans cette fourmilière humaine qui grouille vaguement à ses pieds et qu’il ne regarde pas? Et quand même il m’aurait vu, quelle sympathie peut-il se former entre nous?»

Ces réflexions, et beaucoup d’autres qu’il serait trop long de rapporter, occupaient Sigognac, qui marchait silencieusement à côté de son compagnon. Hérode respecta cette rêverie, se divertissant à regarder les équipages aller et venir. Puis il fit observer au Baron qu’il allait être midi, et qu’il était temps de diriger l’aiguille de la boussole vers le pôle de la soupe, rien n’étant pire qu’un dîner froid, si ce n’est un dîner réchauffé.

Sigognac se rendit à ce raisonnement péremptoire, et ils reprirent le chemin de leur auberge. Rien de particulier n’avait eu lieu en leur absence. Il ne s’était passé que deux heures. Isabelle, tranquillement assise à table devant un potage étoilé de plus d’yeux que le corps d’Argus, accueillit son ami avec son doux sourire habituel en lui tendant sa blanche main. Les comédiens lui adressèrent des questions badines ou curieuses sur son excursion à travers la ville, lui demandant s’il possédait encore son manteau, son mouchoir et sa bourse. A quoi Sigognac répondit joyeusement par l’affirmative. Cette aimable causerie lui fit bientôt oublier ses sombres préoccupations, et il en vint à se demander en lui-même s’il n’était pas la dupe d’une imagination hypocondriaque qui ne voyait partout qu’embûches.

Il avait raison cependant, et ses ennemis, pour quelques tentatives avortées, ne renonçaient point à leurs noirs projets. Mérindol, menacé par le duc d’être rendu aux galères d’où il l’avait tiré s’il ne le défaisait de Sigognac, se résolut à requérir l’aide d’un brave de ses amis, à qui nulle entreprise ne répugnait, quelque hasardeuse qu’elle fût, si elle était bien payée. Il ne se sentait pas de force à venir a bout du Baron, qui d’ailleurs le connaissait maintenant, ce qui en rendait l’approche difficile, vu qu’il était sur ses gardes.

Mérindol alla donc à la recherche de ce spadassin qui demeurait place du Marché-Neuf, près du Petit-Pont, endroit peuplé principalement de bretteurs, filous, tireurs de laine et autres gens de mauvaise vie.

Avisant parmi les hautes maisons noires, qui s’épaulaient comme ivrognes ayant peur de tomber, une plus noire, plus délabrée, plus lépreuse encore que les autres, dont les fenêtres, débordant d’immondes guenilles, ressemblaient à des ventres ouverts laissant couler leurs entrailles, il s’engagea dans l’allée obscure qui servait d’entrée à cette caverne. Bientôt le jour venant de la rue s’éteignit, et Mérindol, tâtant les murailles suantes et visqueuses comme si des limaçons les eussent engluées de leur bave, trouva parmi l’ombre la corde tenant lieu de rampe à l’escalier, corde qu’on pouvait croire détachée d’un gibet et suiffée de graisse humaine. Il se hissa comme il put par cette échelle de meunier, trébuchant à chaque pas sur les bosses et callosités qu’avait formées à chaque marche la vieille boue entassée là, couche à couche, depuis le temps où Paris s’appelait Lutèce.

Cependant, à mesure que Mérindol avançait dans son ascension périlleuse, les ténèbres se faisaient moins intenses. Une lueur blafarde et brouillée pénétrait à travers les vitres jaunes des jours de souffrance pratiqués pour éclairer l’escalier, et qui donnaient sur une cour noire et profonde comme un puits de mine. Enfin, il arriva au dernier étage à demi suffoqué par les vapeurs méphitiques s’exhalant des plombs. Deux ou trois portes s’ouvraient sur le palier dont le plafond en plâtre sale était enjolivé d’arabesques obscènes, de tire-bouchons et de mots plus que rabelaisiens tracés par la fumée des chandelles, fresques bien dignes d’une pareille bicoque.

L’une de ces portes était entre-bâillée. Mérindol la poussa d’un coup de pied, ne voulant y toucher de la main, et pénétra sans plus de cérémonie dans l’unique chambre composant le Louvre du bretteur Jacquemin Lampourde.