—Je n’écoute personne quand je suis gris, répondit majestueusement Jacquemin Lampourde en s’étayant sur le coude. D’ailleurs j’ai de l’argent, beaucoup d’argent. Nous avons cette nuit détroussé un mylord anglais tout cousu de pistoles, je suis en train de manger et de boire ma part. Mais avec un petit tour de lansquenet ce sera bientôt fini. A ce soir donc les affaires sérieuses. Trouvez-vous à minuit sur le terre-plein du Pont-Neuf au pied du cheval de bronze. J’y serai, frais, limpide, alerte, jouissant de tous mes moyens. Nous accorderons nos flûtes et conviendrons des sommes, lesquelles doivent être considérables, car j’aime à croire qu’on ne dérange pas un brave comme moi pour des friponneries subalternes, des vols insignifiants ou autres menues peccadilles. Décidément le vol m’ennuie, je ne fais plus que l’assassinat, c’est plus noble. On est un carnassier léonin, et non une bête de rapine. S’il s’agit de tuer, je suis votre homme, et encore faut-il que l’attaqué se défende. Les victimes sont si lâches parfois, que cela me dégoûte. Un peu de résistance donne du cœur à l’ouvrage.

—Oh! pour cela sois tranquille, répondit Mérindol avec un mauvais sourire. Tu trouveras à qui parler.

—Tant mieux, fit Jacquemin Lampourde, il y a longtemps que je ne me suis escrimé avec quelqu’un de ma force. Mais en voilà assez. Sur ce, bonsoir, et laissez-moi dormir.»

Mérindol parti, Jacquemin Lampourde essaya de se rendormir, mais en vain. Le sommeil interrompu ne revint pas. Le bretteur se leva, secoua rudement le compagnon qui ronflait sous la table et tous deux s’en allèrent dans un tripot où se jouaient le lansquenet et la bassette. L’assistance était composée de plumets, de spadassins, de filous, de laquais, de clercs, de quelques bourgeois naïfs conduits là par des filles, pauvres pigeons destinés à être plumés vifs. On n’entendait que le bruit des dés roulant dans le cornet et le froissement des cartes battues, car les joueurs sont d’ordinaire silencieux, sauf, en cas de perte, quelques interjections blasphématoires. Après des alternatives de chance et de guignon, le vide, duquel la nature et l’homme surtout ont horreur, fut hermétiquement pratiqué dans les pochettes de Lampourde. Il voulut jouer sur parole, mais ce n’était pas une monnaie qui eût cours en ce lieu, où les joueurs, en recevant leur gain, mordaient les pièces par manière d’éprouvette, pour voir si les louis n’étaient point en plomb doré et les testons en étain à fondre des cuillères. Force lui fut de se retirer nu comme un petit saint Jean, après être entré gros seigneur et remuant les pistoles à pleine main!

«Ouf! fit-il quand l’air frais de la rue le frappa au visage et lui rendit son sang-froid, me voilà débarrassé; c’est drôle comme l’argent me grise et m’abrutit! Je ne m’étonne plus que les traitants soient si bêtes. Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein d’esprit; les idées bourdonnent autour de ma cervelle comme abeilles autour d’une ruche. De Laridon je redeviens César! Mais voici que le clocheteur de la Samaritaine martèle douze heures; Mérindol doit m’attendre devant le roi de bronze.»

Et il se dirigea vers le Pont-Neuf. Mérindol était à son poste, occupé à regarder son ombre au clair de lune. Les deux spadassins, ayant bien regardé autour d’eux pour voir si personne ne pouvait les entendre, parlèrent cependant à voix basse pendant assez longtemps. Ce qu’ils dirent, nous l’ignorons, mais en quittant l’agent du duc de Vallombreuse, Lampourde faisait sonner de l’or dans ses poches avec une impudence qui montrait combien il était redouté sur le Pont-Neuf.

... tous deux s’en allèrent dans un tripot où se jouaient le lansquenet et la bassette. ([Page 307.])