Maintenant que je n’ai plus le sol, je me sens plein d’esprit;... ([Page 308.])

C’était bien le plus abominable bouge qu’on pût imaginer. Des piliers trapus, englués d’un rouge sanguinolent et vineux, supportaient l’énorme poutre qui lui servait de frise et dont les rugosités affectaient de certaines formes indiquant d’anciennes sculptures à demi effacées par le temps. Avec beaucoup d’attention on parvenait à y démêler un enroulement de ceps et de pampres, à travers lesquels gambadaient des singes tirant des renards par la queue. Sur le claveau de la porte figurait un énorme radis au naturel, feuillé de sinople et sommé d’une couronne d’or, le tout fort terni, qui depuis des générations de buveurs servait d’enseigne et de désignation au cabaret.

Les baies formées par l’espacement des piliers étaient closes, en ce moment, de volets à lourdes ferrures capables de soutenir un siége, mais non si hermétiquement joints qu’ils ne laissassent filtrer des raies de lumière rougeâtre, et s’échapper une sourde rumeur de chansons et de querelles; ces lueurs, s’allongeant sur le pavé miroité de boue, produisaient un effet étrange dont Lampourde ne sentit pas le côté pittoresque, mais qui lui indiqua qu’il y avait encore nombreuse compagnie au Radis couronné.

Heurtant la porte avec le pommeau de son épée, le bretteur, par le rhythme des coups qu’il frappa, se fit reconnaître pour un habitué de la maison, et l’huis s’entre-bâilla afin de lui livrer passage.

La salle où se tenaient les buveurs avait assez l’air d’une caverne. Elle était basse, et la maîtresse poutre qui traversait le plafond, ayant fait ventre sous le tassement des étages supérieurs, semblait près de rompre, encore qu’elle fût solide à porter un beffroi, pareille en cela à la tour de Pise ou des Asinelli de Bologne qui penche toujours et ne tombe jamais. Les fumées des pipes et des chandelles avaient rendu le plafond aussi noir que l’intérieur des cheminées où l’on prépare les harengs saurs, les boutargues et les jambons. Anciennement les murs avaient été peints d’une couleur rouge, encadrée de sarments et brindilles de vigne, par la brosse de quelque décorateur italien venu en France à la suite de Catherine de Médicis. La peinture s’était conservée dans le haut de la salle, quoique bien assombrie et ressemblant plus à des plaques de sang figé qu’à cette réjouissante teinte écarlate dont elle devait briller en sa fleur de nouveauté. L’humidité, le frottement des dos, la crasse des têtes qui s’y appuyaient, en avaient gâté et détruit tout le bas, où le plâtre apparaissait sale, éraillé et nu. Jadis le cabaret avait été mieux hanté; mais peu à peu, aux courtisans et aux capitaines, les mœurs devenant plus délicates, s’étaient substitués des brelandiers, des aigrefins, des coupe-bourses et des coupe-jarrets, toute une clientèle de truands hasardeux qui avaient donné leur empreinte horrible au bouge, et fait de la gaie taverne un repaire sinistre. Un escalier de bois conduisant à une galerie où s’ouvraient les portes de réduits si bas, qu’on n’y pénétrait qu’en rentrant les cornes et la tête comme un limaçon, occupait la paroi qui faisait face à l’entrée. Sous la cage de l’escalier, à l’ombre de la soupente, quelques futailles, les unes pleines, les autres en vidange, étaient disposées dans une symétrie plus agréable aux ivrognes que toute autre sorte d’ornement. Dans la cheminée à grande hotte, flambaient des fagots de bourrée dont les bouts brûlaient jusque sur le plancher, qui, n’étant fait que d’un carrelage de vieilles briques, ne courait pas risque d’incendie. Ce feu illuminait de ses reflets l’étain d’un comptoir placé vis-à-vis et où trônait le cabaretier, derrière un rempart de pots, de pintes, de bouteilles et de brocs. Sa vive lueur, éteignant les auréoles jaunes des chandelles qui grésillaient dans la fumée, faisait danser le long des murailles les ombres des buveurs dessinées en caricatures, avec des nez extravagants, des mentons de galoche, des toupets de Riquet à la houppe et des déformations aussi bizarres que celles des Songes drolatiques de maître Alcofribas Nasier. Ce sabbat de découpures noires, s’agitant et fourmillant derrière les figures réelles, semblait s’en moquer et en faire spirituellement la parodie. Les habitués du bouge, assis sur des bancs, s’accoudaient sur des tables dont le bois tailladé d’estafilades, chamarré de noms gravés au couteau, tatoué de brûlures, était gras de sauces et de vins répandus; mais les manches qui l’essuyaient ne pouvaient pour la plupart être salies, quelques-unes mêmes étant percées au coude n’y compromettaient que la chair du bras qu’elles étaient censées revêtir. Éveillées au tintamarre du cabaret, deux ou trois poules, Lazares emplumés, qui à cette heure eussent dû être juchées sur leur perchoir, s’étaient glissées dans la salle par une porte communiquant avec la cour, et picoraient sous les pieds et entre les jambes des buveurs les miettes tombées du festin.

LE CABARET DU RADIS COURONNÉ. ([Page 313.])