Sigognac prit une lumière, et conduisit les dames dans la
La nuit se passa sans autre incident qu’une frayeur d’Isabelle causée par Béelzébuth... ([Page 35.])
chambre à coucher, qui leur parut, en effet, très-fantastique d’aspect, car la lampe tremblotante, agitée par le vent, faisait vaciller des ombres bizarres sur les poutres du plafond, et des formes monstrueuses semblaient s’accroupir dans les angles non éclairés.
«Cela ferait une excellente décoration pour un cinquième acte de tragédie,» dit la Sérafina, en promenant ses regards autour d’elle, tandis qu’Isabelle ne pouvait comprimer un frisson, moitié de froid, moitié de terreur, en se sentant enveloppée par cette atmosphère de ténèbres et d’humidité. Les trois femelles se glissèrent sans se déshabiller sous la couverture. Isabelle se mit entre la Sérafina et la duègne pour que si quelque patte pelue de fantôme ou d’incube sortait de dessous le lit, elle rencontrât d’abord une de ses camarades. Les deux braves s’endormirent bientôt, mais la craintive jeune fille resta longtemps les yeux ouverts et fixés sur la porte condamnée, comme si elle eût pressenti au delà des mondes de fantômes et de terreurs nocturnes. La porte ne s’ouvrit cependant pas, et aucun spectre n’en déboucha vêtu d’un suaire et secouant ses chaînes, quoique des bruits singuliers se fissent entendre parfois dans les appartements vides; mais le sommeil finit par jeter sa poudre d’or sous les paupières de la peureuse Isabelle, et son souffle égal se joignit bientôt à celui plus accentué de ses compagnes.
Le Pédant dormait à poings fermés, le nez sur la table, en face du Tyran qui ronflait comme un tuyau d’orgue et grommelait, en rêvant, quelques hémistiches d’alexandrins. Le Matamore, la tête appuyée sur le rebord d’un fauteuil et les pieds allongés sur les chenets, s’était roulé dans sa cape grise, et ressemblait à un hareng dans du papier. Pour ne pas déranger sa frisure, Léandre tenait la tête droite et dormait tout d’une pièce. Sigognac s’était campé dans un fauteuil resté vacant, mais les événements de la soirée l’avaient trop agité pour qu’il pût s’assoupir.
Deux jeunes femmes ne font pas ainsi irruption dans la vie d’un jeune homme sans la troubler, surtout lorsque ce jeune homme a vécu jusque-là triste, chaste, isolé, sevré de tous les plaisirs de son âge par cette dure marâtre qu’on appelle la misère.
On dira qu’il n’est pas vraisemblable qu’un garçon de vingt ans ait vécu sans amourette; mais Sigognac était fier, et, ne pouvant se présenter avec l’équipage assorti à son rang et à son nom, il restait chez lui. Ses parents, dont il eût pu réclamer les services sans honte, étaient morts. Il s’enfonçait tous les jours plus profondément dans la retraite et l’oubli. Il avait bien quelquefois, pendant ses promenades solitaires, rencontré Yolande de Foix, montée sur sa blanche haquenée, qui courait le cerf en compagnie de son père et de jeunes seigneurs. Cette étincelante vision passait bien souvent dans ses rêves; mais quel rapport pouvait jamais exister entre la belle et riche châtelaine et lui, pauvre hobereau ruiné et mal en point? Loin de chercher à être remarqué d’elle, il s’était, lors de ses rencontres, effacé le plus qu’il avait pu, ne voulant pas donner à rire par son feutre bossué et piteux, son plumet mangé des rats, ses habits passés et trop larges, son vieux bidet pacifique, plus propre à servir de monture à un curé de campagne qu’à un gentilhomme; car rien n’est plus triste, pour un cœur bien situé, que de paraître ridicule à ce qu’il aime, et il s’était fait, pour étouffer cette passion naissante, tous les froids raisonnements qu’inspire la pauvreté. Y avait-il réussi?..... C’est ce que nous ne pouvons dire. Il le croyait, du moins, et avait repoussé cette idée comme une chimère; il se trouvait assez malheureux, sans ajouter à ses douleurs les tourments d’un amour impossible.