—Jacquemin Lampourde n’a jamais eu peur, reprit le spadassin d’un ton qui, malgré l’apparence grotesque du personnage, n’était pas dénué de noblesse, cela soit dit sans rodomontade et vantardise à l’espagnole ou à la gasconne; dans aucun combat l’adversaire n’a vu la figure de mes épaules; je suis inconnu de dos, et je pourrais être, incognito, bossu comme Ésope. Ceux qui m’ont apprécié à l’œuvre savent que les besognes faciles me dégoûtent. Le péril me plaît et j’y nage comme le poisson dans l’eau. J’ai attaqué le Sigognac secundum artem, avec une de mes meilleures lames de Tolède, un Alonzo de Sahagun le vieux.

—Que s’est-il passé, dit le jeune duc, dans ce combat singulier où tu ne sembles pas avoir eu l’avantage puisque tu viens restituer les sommes?

—Tant en duels qu’en rencontres et assauts, contre un ou plusieurs, j’ai couché sur le carreau trente-sept hommes qui ne s’en sont pas relevés; je néglige les estropiés ou navrés plus ou moins grièvement. Mais le Sigognac est enfermé dans sa garde comme dans une tour d’airain. J’ai employé contre lui toutes les ressources de l’escrime: feintes, surprises, dégagements, retraites, coups inusités, il a parade et riposte à chaque attaque, et quelle fermeté jointe à quelle vitesse! quelle audace tempérée de prudence! quel beau sang-froid! quelle imperturbable maîtrise! Ce n’est pas un homme, c’est un dieu l’épée à la main. Au risque de me faire embrocher je jouissais de ce jeu si fin, si correct, si supérieur. J’avais en face un partenaire digne de moi; pourtant comme il fallait en finir, après avoir prolongé la lutte autant que possible pour me donner le temps d’admirer cette magnifique méthode, je pris mon temps et je risquai la botte secrète du Napolitain, que je possède seul au monde, puisque Girolamo est mort maintenant et me l’a léguée en héritage. Personne autre que moi n’est, d’ailleurs, capable de l’exécuter en toute sa perfection, d’où dépend le succès. Je la portai si bien et si à fond, que Giralomo lui-même n’eût pu mieux faire. Eh bien! ce diable de capitaine Fracasse, ainsi qu’on le nomme, a paré avec une vitesse éblouissante et d’un revers si ferme, qu’il ne m’a laissé au poing qu’un tronçon d’épée dont je m’escrimais comme une vieille femme qui menace un gamin d’une cuiller à pot. Tenez, voici ce qu’il a fait de mon Sahagun.»

Là-dessus Jacquemin Lampourde tira piteusement du fourreau un bout de rapière portant pour marque un S couronné, et montra au duc la cassure nette et brillante de la lame.

«Ne voilà-t-il pas un coup prodigieux, continua le spadassin, qu’on pourrait attribuer à la Durandal de Roland, à la Tisona du Cid, ou à la Hauteclaire d’Amadis de Gaule? Tuer le capitaine Fracasse est au-dessus de mes talents, je l’avoue en toute modestie. La botte que je lui ai portée n’a eu jusqu’à présent que cette parade, la pire de toutes, celle qui se fait avec le corps. Quiconque l’a essuyée a eu à son pourpoint une boutonnière de plus par où l’âme s’est enfuie. En outre, comme tous les vaillants, ce capitaine fut généreux: il me tenait au bout de son épée, assez estomaqué et pantois de ma déconvenue, et il me pouvait mettre à la brochette, comme un becfigue, rien qu’en étendant le bras, il ne l’a point fait, ce qui est très-délicat de la part d’un gentilhomme assailli à la brune, en plein Pont-Neuf. Je lui dois la vie, et encore que ce ne soit pas grand’chose vu le cas que j’en fais, je lui suis lié de reconnaissance; je n’entreprendrai plus rien contre lui, et il m’est sacré. D’ailleurs, en eussé-je les moyens, je me ferais scrupule de gâter ou détruire un si beau tireur, d’autant plus qu’ils se font rares par ce temps de ferrailleurs vulgaires où l’on tient une épée comme un manche à balai. C’est pourquoi je viens prévenir monsieur le duc qu’il ne compte plus sur moi. J’aurais peut-être pu garder l’argent comme dédommagement de mes risques et périls; mais ma conscience y répugne.

—De par tous les diables, reprends ta somme au plus vite, dit Vallombreuse d’un ton qui n’admettait pas de réplique, ou je te fais jeter par les fenêtres sans les ouvrir, toi et ta monnaie. Je ne vis jamais coquin si scrupuleux. Ce n’est pas toi, Mérindol, qui serais capable de ce beau trait à insérer dans les exemples de la jeunesse.»

Comme il vit que le bretteur hésitait, il ajouta: «Je te donne ces pistoles pour boire à ma santé.

—Cela, monsieur le duc, sera religieusement exécuté, répondit Lampourde; cependant je pense que Sa Seigneurie ne serait pas désobligée si j’en jouais quelques-unes.» En achevant ces mots, il fit un pas vers la table, étendit son bras osseux, saisit la bourse avec une dextérité d’escamoteur et la fit disparaître comme par enchantement dans la profondeur de sa poche où elle heurta, en rendant un son métallique, un cornet de dés et un jeu de cartes. Il était aisé de voir que ce geste lui était beaucoup plus naturel que l’autre, tant il y mettait d’aisance.

«Je me retire de l’affaire en ce qui concerne Sigognac, dit Lampourde, mais elle sera reprise, s’il convient à Votre Seigneurie, par mon alter ego, le chevalier Malartic, à qui l’on peut confier les entreprises les plus hasardeuses, tant il est habile homme. Il a la tête qui conçoit et la main qui exécute. C’est d’ailleurs l’esprit le plus dégagé de préjugés et de superstitions qui soit. J’avais ébauché, pour l’enlèvement de la comédienne à laquelle vous faites l’honneur de vous intéresser, une sorte de plan qu’il achèvera avec ce fini et cette perfection de détails qui caractérisent sa manière. Oh! plus d’un auteur de comédie applaudi au théâtre en l’arrangement de ses pièces devrait consulter Malartic pour la subtilité de ses intrigues, l’invention de ses stratagèmes, le jeu de ses machines. Mérindol, qui le connaît, se portera garant de ses rares qualités. Certes, monsieur le duc ne saurait mieux choisir, et c’est un véritable cadeau que je lui fais. Mais je ne veux pas abuser plus longtemps de la patience de Sa Seigneurie. Quand elle sera décidée, elle n’a qu’à faire tracer par un homme à elle une croix à la craie sur le pilier gauche du Radis couronné. Malartic comprendra et, dûment déguisé, se rendra à l’hôtel Vallombreuse pour prendre les derniers ordres et recorder ses flûtes.»

Ce triomphant discours achevé, maître Jacquemin Lampourde fit exécuter à son feutre les mêmes évolutions qu’il avait déjà décrites en saluant le duc au commencement de l’entretien, l’enfonça sur sa tête, rabattit le bord sur ses yeux et sortit de la chambre à pas comptés et majestueux, satisfait de son éloquence et de sa bonne tenue devant un si grand seigneur.