—A présent, il ne reste plus qu’à nous indiquer, d’une façon précise à ce que nous ne puissions errer, les site et plantation du château avec le chemin à suivre pour y parvenir.»
L’intendant du comte de Pommereuil donna des renseignements si exacts et si détaillés, qu’ils eussent suffi à un aveugle tâtant la terre de son bâton; mais craignant sans doute que le comédien une fois en route ne se rappelât plus bien nettement ces: allez devant vous, puis tournez à droite et ensuite prenez à gauche, il ajouta: «Ne chargez pas votre mémoire, obstruée des plus beaux vers de nos meilleurs poëtes, de si vulgaires et prosaïques notions; j’enverrai un laquais, lequel vous servira de guide.»
L’affaire ainsi conclue, le vieillard se retira avec force salutations qu’Hérode lui rendait, et qu’après la courbette du comédien, il réitérait en s’inclinant plus bas. Ils avaient l’air de deux parenthèses prises de la danse de Saint-Guy, et se trémoussant l’une vis-à-vis l’autre. Ne voulant pas être vaincu en ce combat de politesse, le Tyran descendit l’escalier, traversa la cour et ne s’arrêta que sur le seuil, d’où il adressa au bonhomme un salut suprême: le dos convexe, la poitrine concave autant que son bedon le lui permettait, les bras ballants et la tête touchant presque la terre.
Si Hérode eût suivi du regard l’intendant du comte de Pommereuil jusqu’au bout de la rue, peut-être eût-il remarqué, chose contraire aux lois de la perspective, que sa taille grandissait en raison inverse de l’éloignement. Son dos voûté s’était redressé, le tremblement sénile de ses mains avait disparu, et à la vivacité de son allure il ne semblait du tout si goutteux; mais Hérode était déjà rentré dans la maison et ne vit rien de tout cela.
Le mercredi au matin, comme des garçons d’auberge chargeaient les décorations et paquets sur une charrette attelée de deux forts chevaux et louée par le Tyran pour le transport de la troupe, un grand maraud de laquais en livrée fort propre et chevauchant un bidet percheron, se présenta faisant claquer son fouet à la porte de l’auberge, afin de hâter le départ des comédiens et de leur servir de courrier. Les femmes, qui sont toujours paresseuses au lit et longues à s’attifer, même les comédiennes ayant l’habitude de s’habiller et de se déshabiller en un clin d’œil pour les changements de costumes qu’exige le théâtre, descendirent enfin et s’arrangèrent le plus commodément qu’elles purent sur les planches rembourrées de paille qu’on avait suspendues aux ridelles de la charrette. Le marmouset de la Samaritaine martelait huit heures sur son timbre, quand la lourde machine s’ébranla et se mit en marche. On eut en moins d’une demi-heure dépassé la porte Saint-Antoine et la Bastille, mirant ses faisceaux de tours dans l’eau noire de ses douves. L’on franchit ensuite le faubourg et ses vagues cultures semées de maisonnettes, et l’on chemina à travers la campagne dans la direction de Vincennes, qui montrait au loin son donjon derrière une légère gaze de vapeur bleuâtre, reste de l’humidité nocturne se dissipant aux rayons du soleil, comme une fumée d’artillerie que le vent disperse.
Bientôt, car les chevaux étaient frais et marchaient d’un bon pas, l’on atteignit la vieille forteresse dont les défenses gothiques avaient encore bonne apparence quoiqu’elles ne fussent plus capables de résister aux canons et aux bombardes. Les croissants dorés qui surmontaient les minarets de la chapelle bâtie par Pierre de Montereau, brillaient joyeusement au-dessus des remparts comme s’ils eussent été fiers de se trouver à côté de la croix, signe de rédemption. Ensuite, après avoir admiré quelques minutes ce monument de l’ancienne splendeur de nos rois, on entra dans le bois, où, parmi les halliers et les baliveaux, s’élevaient majestueusement quelques vieux chênes, contemporains sans doute de celui sous lequel saint Louis rendait la justice, occupation bien séante à un monarque.
Comme la route n’était guère fréquentée, quelquefois des lapins s’ébattant et se passant la patte sur les moustaches étaient surpris par l’arrivée de la charrette qu’ils n’avaient point entendue, car elle roulait à petit bruit, la terre étant molle et souvent tapissée d’herbe. Ils détalaient grand’erre et comme s’ils eussent eu les chiens aux trousses; ce qui divertissait les comédiens. Plus loin, un chevreuil traversait la route tout effaré, et l’on pouvait suivre quelque temps de l’œil sa fuite à travers les arbres dénués de feuillage. Sigognac surtout s’intéressait à ces choses, ayant été élevé et nourri en la campagne. Cela le réjouissait de voir des champs, des buissons, des bois, des animaux en liberté, spectacle dont il était privé depuis qu’il habitait la ville, où l’on ne voit que maisons, rues boueuses, cheminées qui fument, l’œuvre des hommes, et non l’œuvre de Dieu. Il s’y serait fort ennuyé s’il n’avait eu la compagnie de cette douce femme, dont les yeux contenaient assez d’azur pour remplacer le ciel.
Au sortir du bois une petite côte à monter se présenta. Sigognac dit à Isabelle: «Chère âme, pendant que le coche gravira lentement cette pente, ne vous conviendrait-il point de descendre et de mettre votre bras sur le mien pour faire quelques pas? Cela vous réchauffera les pieds et dégourdira les jambes. La route est unie, et il fait un joli temps d’hiver clair, frais et piquant, mais non trop froid.»
La jeune comédienne accepta l’offre de Sigognac, et, posant le bout de ses doigts sur la main qu’il lui présentait, elle sauta légèrement à terre. C’était un moyen d’accorder à son amant un innocent tête-à-tête que sa pudeur lui eût refusé dans la solitude d’une chambre fermée. Ils marchaient tantôt presque soulevés par leur amour, et rasant le sol comme des oiseaux, tantôt s’arrêtant à chaque pas pour se contempler et jouir d’être ensemble, côte à côte, les bras enlacés et les regards plongés dans les yeux l’un de l’autre. Sigognac disait à Isabelle combien il l’aimait; cette phrase, qu’il avait dite plus de vingt fois, paraissait à la jeune femme nouvelle, comme dut l’être le premier mot d’Adam essayant le verbe le lendemain de la création. Comme c’était la personne du monde la plus délicate et la plus désintéressée en fait de sentiments, elle tâchait par des fâcheries et des négations caressantes de contenir dans les limites de l’amitié un amour qu’elle ne voulait pas couronner, le jugeant nuisible à l’avenir du Baron.
Mais ces jolis débats et contestations ne faisaient qu’aviver l’amour de Sigognac, qui ne songeait, en ce moment, à la dédaigneuse Yolande de Foix non plus que si elle n’eût jamais existé.