—Jusqu’à ce que vous m’aimiez ou que vous me le disiez, ce qui revient au même,» répondit le jeune duc avec un sérieux parfait et de l’air le plus convaincu du monde. Puis il fit à Isabelle le salut le plus gracieux et opéra une sortie pleine d’aisance, comme un véritable homme de cour qu’aucune situation n’embarrasse.

Une demi-heure après, un laquais apportait un bouquet, assemblage des fleurs les plus rares, mêlant leurs couleurs et leurs parfums; d’ailleurs, toutes étaient rares à cette époque de l’année, et il avait fallu tout le talent des jardiniers et l’été factice des serres pour déterminer ces charmantes filles de Flore à s’épanouir si précocement. La queue du bouquet était serrée d’un bracelet magnifique et digne d’une reine. Parmi les fleurs, un papier blanc plié en deux attirait l’œil. Isabelle le prit, car dans sa situation, ces menus détails de galanterie n’avaient plus la signifiance qu’ils auraient eue si elle eût été libre.

Ce papier était un billet de Vallombreuse conçu en ces termes et tracé d’une écriture hardie congruant au caractère du personnage. La prisonnière y reconnut la main qui avait écrit «pour Isabelle» sur la cassette à bijoux laissée dans sa chambre à Poitiers:

«Chère Isabelle,

«Je vous envoie ces fleurs, quoique je sois certain qu’elles seront mal accueillies. Venant de moi, leur fraîcheur et nouveauté ne trouveront pas grâce devant vos rigueurs non pareilles. Mais, quel que soit leur sort, et ne vous occupiez-vous d’elles que pour les jeter par la fenêtre en signe de grand dédain, elles obligeront, par la colère même, votre pensée à s’arrêter un instant, ne fût-ce que pour le maudire, sur celui qui se déclare, en dépit de tout, votre opiniâtre adorateur.

«Vallombreuse.»

Ce billet, d’une galanterie précieuse, mais qui révélait chez celui qui l’avait écrit une ténacité formidable, et que rien ne saurait rebuter, produisit en partie l’effet que le duc s’en était promis. Isabelle le tenait à la main d’un air morne, et la figure de Vallombreuse se présentait à son esprit sous une apparence diabolique. Les parfums des fleurs, la plupart étrangères, posées près d’elle, sur le guéridon, où le laquais les avait mises, se développaient à la chaleur de la chambre, et leurs arômes exotiques s’épandaient puissants et vertigineux. Isabelle les prit et les jeta dans l’antichambre, sans retirer le bracelet de diamants qui entourait les queues, craignant quelles ne fussent imprégnées de quelque philtre subtil, narcotique ou aphrodisiaque, propre à troubler la raison. Jamais plus belles fleurs ne furent plus maltraitées, et cependant Isabelle les aimait fort; mais elle eût craint, si elle les eût conservées, que la fatuité du duc n’en prit avantage; et d’ailleurs ces plantes aux formes bizarres, aux couleurs étranges, aux parfums inconnus n’avaient pas le charme modeste des fleurs ordinaires; leur beauté orgueilleuse rappelait celle de Vallombreuse et lui ressemblait trop.

Elle avait à peine déposé le bouquet proscrit sur une crédence de la pièce voisine, et s’était remise sur son fauteuil, qu’une fille de chambre se présenta pour l’accommoder. Cette fille, assez jolie, très-pâle, l’air triste et doux, avait dans son empressement quelque chose d’inerte, et semblait brisée par une terreur secrète ou un ascendant terrible. Elle offrit ses services à Isabelle, sans presque la regarder, et d’une voix atone comme si elle eût craint d’être entendue par l’oreille des murailles. Sur un signe affirmatif de la jeune femme, elle lui peigna ses cheveux blonds tout en désordre, à la suite des scènes violentes de la veille et des inquiétudes nerveuses de la nuit, en noua les boucles soyeuses avec des nœuds de velours et s’acquitta de sa besogne en coiffeuse qui sait son métier. Elle tira ensuite d’une armoire pratiquée dans le mur plusieurs robes d’une richesse et d’une élégance rares, qui semblaient coupées à la taille d’Isabelle, mais dont la jeune actrice ne voulut point, encore que la sienne fût défraîchie et fripée, car elle eût paru porter ainsi la livrée du duc, et son intention bien formelle était de ne rien accepter qui vînt de lui, dût sa captivité se prolonger plus qu’elle ne pensait.

La fille de chambre n’insista point et respecta ce caprice, de même qu’on laisse faire aux personnes condamnées ce qu’elles veulent, dans l’enceinte de leur prison. On eût dit aussi qu’elle évitait de se lier avec sa maîtresse temporaire, de peur d’y prendre un intérêt inutile. Elle se réduisait autant que possible à l’état d’automate. Isabelle, qui pensait en tirer quelque lumière, comprit qu’il était superflu de l’interroger, et s’abandonna à ses soins muets non sans une espèce de terreur.

Quand la fille de chambre se fut retirée, on apporta le dîner, et, malgré la tristesse de sa situation, Isabelle y fit honneur; la nature réclame impérieusement ses droits même chez les personnes les plus délicates. Cette réfection lui donna les forces dont elle avait grand besoin, les siennes étant épuisées par ces émotions et assauts divers. L’esprit un peu plus tranquille, la prisonnière se mit à songer au courage de Sigognac, qui s’était si vaillamment conduit, et l’eût arrachée aux ravisseurs, quoique seul, s’il n’eût perdu quelques minutes à se désencapuchonner du manteau jeté par le traître aveugle. Il devait être prévenu maintenant, et nul doute qu’il n’accourût à la défense de celle qu’il aimait plus que sa vie. A l’idée des dangers auxquels il allait s’exposer en cette entreprise périlleuse, car le duc n’était pas homme à lâcher sa proie sans résistance, le sein d’Isabelle se gonfla d’un soupir et une larme monta de son cœur à ses yeux; elle s’en voulait d’être la cause de ces conflits, et maudissait presque sa beauté, origine de tout le mal. Cependant elle était modeste, et par coquetterie n’avait point cherché à exciter les passions autour d’elle, comme font beaucoup de comédiennes et même de grandes dames ou bourgeoises.