Bouquets et visites seront inutiles... ([Page 399.])

entra sur les pas du valet et salua sa captive avec la plus parfaite courtoisie. Il était vraiment d’une beauté et d’une élégance suprêmes. Son visage charmant devait inspirer l’amour à tout cœur non prévenu. Une veste de satin gris de perle, un haut-de-chausses de velours incarnadin, des bottes à entonnoir en cuir blanc remplies de dentelles, une écharpe de brocart d’argent soutenant une épée à pommeau de pierreries, faisaient merveilleusement ressortir les avantages de sa personne, et il fallait toute la vertu et constance d’Isabelle pour ne point en être touché.

«Je viens voir, adorable Isabelle, dit-il en s’asseyant dans un fauteuil près de la jeune femme, si je serai mieux reçu que mon bouquet; je n’ai pas la fatuité de le croire, mais je veux vous habituer à moi. Demain, nouveau bouquet et nouvelle visite.

—Bouquets et visites seront inutiles, répondit Isabelle, il en coûte à ma politesse de le dire, mais ma sincérité ne doit vous laisser aucun espoir.

—Eh bien, fit le duc avec un geste d’insouciance hautaine, je me passerai de l’espoir et me contenterai de la réalité. Vous ne savez donc pas, pauvre enfant, ce que c’est que Vallombreuse, vous qui essayez de lui résister. Jamais désir inassouvi n’est rentré dans son âme; il marche à ce qu’il veut sans que rien le puisse fléchir ou détourner: ni larmes, ni supplications, ni cris, ni cadavres jetés en travers, ni ruines fumantes; l’écroulement de l’univers ne l’étonnerait pas, et sur les débris du monde il accomplirait son caprice. N’augmentez pas sa passion par l’attrait de l’impossible, imprudente qui faites flairer l’agneau au tigre et le retirez.»

Isabelle fut effrayée du changement de physionomie opéré sur le visage de Vallombreuse pendant qu’il prononçait ces paroles. L’expression gracieuse en avait disparu. On n’y lisait plus qu’une méchanceté froide et une résolution implacable. Par un mouvement instinctif, Isabelle recula son fauteuil et porta la main à son corsage pour y sentir le couteau de Chiquita. Vallombreuse rapprocha son siège sans affectation. Maîtrisant sa colère, il avait déjà fait reprendre à sa figure cet air charmant, enjoué et tendre, qui jusque-là avait été irrésistible.

«Faites un effort sur vous-même; ne vous retournez pas vers une vie qui doit être désormais comme un songe oublié. Abandonnez ces obstinations de fidélité chimérique à un languissant amour indigne de vous, et songez qu’aux yeux du monde vous m’appartenez dès à présent. Songez surtout que je vous adore avec un emportement, une frénésie, un délire qu’aucune femme ne m’a jamais inspirés. N’essayez pas d’échapper à cette flamme qui vous enveloppe, à cette volonté inéluctable que rien ne peut faire dévier. Comme un métal froid jeté dans un creuset où bout déjà du métal en fusion, votre indifférence jetée dans ma passion y fondra en s’amalgamant avec elle. Quoi que vous fassiez, vous m’aimerez de gré ou de force, parce que je le veux, parce que vous êtes jeune et belle et que je suis jeune et beau. Vous avez beau vous roidir et vous débattre, vous n’ouvrirez pas les bras fermés sur vous. Donc, toute résistance aurait mauvaise grâce, puisqu’elle serait inutile. Résignez-vous en souriant; est-ce donc un si grand malheur, après tout, que d’être éperdument aimée du duc de Vallombreuse! Ce malheur ferait la félicité de plus d’une.»

Pendant qu’il parlait avec cet entraînement chaleureux qui enivre la raison des femmes et fait céder leurs pudeurs, mais qui n’avait cette fois aucune action, Isabelle, attentive à la moindre rumeur du dehors, d’où lui devait venir la délivrance, croyait entendre un petit bruit presque imperceptible arrivant de l’autre bord du fossé. Il était sourd et rhythmique comme le froissement d’un travail régulier dirigé avec précaution contre quelque obstacle. Craignant que Vallombreuse ne le remarquât, la jeune femme répondit de manière à blesser la fatuité orgueilleuse du jeune duc. Elle l’aimait mieux irrité qu’amoureux, et préférait ses éclats à ses tendresses. Elle espérait d’ailleurs, en le querellant, l’empêcher d’entendre.

«Cette félicité serait une honte à laquelle j’échapperais par la mort si je n’avais pas d’autre moyen. Vous n’aurez jamais de moi que mon cadavre. Vous m’étiez indifférent; je vous hais pour votre conduite outrageuse, infâme et violente. Oui, j’aime Sigognac que vous avez essayé à plusieurs reprises de faire assassiner.»