Le repas terminé, pendant que le bouvier tournait les courroies du joug autour des cornes de ses bœufs, Isabelle et Sérafine eurent la fantaisie de descendre au jardin, qu’on apercevait de la cour.
«J’ai peur, dit Sigognac, en leur offrant la main pour franchir les marches descellées et moussues, que vous ne laissiez quelques morceaux de votre robe aux griffes des ronces, car si l’on dit qu’il n’y a pas de rose sans épines, il y a, en revanche, des épines sans rose.»
Le jeune Baron disait cela de ce ton d’ironie mélancolique qui lui était ordinaire lorsqu’il faisait allusion à sa pauvreté; mais, comme si le jardin déprécié se fût piqué d’honneur, deux petites roses sauvages, ouvrant à demi leurs cinq pétales autour de leurs pistils jaunes, brillèrent subitement sur une branche transversale qui barrait le chemin aux jeunes femmes. Sigognac les cueillit et les offrit galamment à l’Isabelle et à la Sérafine, en disant: «Je ne
Je ne croyais pas mon parterre si fleuri que cela... ([Page 43.])
croyais pas mon parterre si fleuri que cela; il n’y pousse que de mauvaises herbes, et l’on n’y peut faire que des bouquets d’ortie et de ciguë; c’est vous qui avez fait éclore ces deux fleurettes, comme un sourire sur la désolation, comme une poésie parmi les ruines.»
Isabelle mit précieusement l’églantine dans son corsage, en jetant au jeune homme un long regard de remercîment qui prouvait le prix qu’elle attachait à ce pauvre régal. Sérafine, mâchant la tige de la fleur, la tenait à sa bouche, comme pour en faire lutter le rose pâle avec l’incarnat de ses lèvres.
On alla ainsi jusqu’à la statue mythologique dont le fantôme se dessinait au bout de l’allée, Sigognac écartant les frondaisons qui auraient pu fouetter au passage la figure des visiteuses. La jeune ingénue regardait avec une sorte d’intérêt attendri ce jardin en friche si bien en harmonie avec ce château en ruine. Elle songeait aux tristes heures que Sigognac avait dû compter dans ce séjour de l’ennui, de la misère et de la solitude, le front appuyé contre la vitre, les yeux fixés sur le chemin désert, sans autre compagnie qu’un chien blanc et qu’un chat noir. Les traits plus durs de Sérafine n’exprimaient qu’un froid dédain masqué de politesse; elle trouvait décidément ce gentilhomme par trop délabré, quoiqu’elle eût un certain respect pour les gens titrés.