Un vif sentiment de joie paternelle illumina la figure du prince; et comme il s’avançait vers la chambre pour embrasser son fils, maître Laurent lui posa respectueusement la main sur la manche et l’arrêta: «Permettez-moi, prince, de m’opposer à l’accomplissement de ce désir si naturel; les docteurs sont fâcheux souvent, et la médecine a des rigueurs à nulle autre pareilles. De grâce, n’entrez pas chez le duc. Votre présence chérie et redoutée pourrait, en l’affaiblissement où il se trouve, provoquer une crise dangereuse. Toute émotion lui serait fatale, et capable de briser le fil bien frêle dont je l’ai rattaché à la vie. Dans quelques jours, sa plaie étant en voie de cicatrisation, et ses forces revenues peu a peu, vous aurez tout à votre aise et sans péril cette douceur de le voir.»
Le prince, rassuré, et se rendant aux justes raisons du chirurgien, se retira dans son appartement, où il s’occupa de lectures pieuses jusqu’au coup de midi, heure à laquelle le majordome le vint avertir «que le dîner de monseigneur était servi sur table.»
«Qu’on prévienne la comtesse Isabelle de Lineuil, ma fille,—tel est le titre qu’elle portera désormais,—de vouloir bien descendre dîner,» dit le prince au majordome qui s’empressa d’obéir à cet ordre.
Isabelle traversa cette antichambre aux armures, cause de ses terreurs nocturnes, et ne la trouva du tout si lugubre aux vives clartés du jour. Une lumière pure tombait des hautes fenêtres que n’aveuglaient plus les volets fermés. L’air avait été renouvelé. Des fagots de genévrier et de bois odorant, brûlés à grande flamme dans les cheminées, avaient chassé l’odeur de relent et de moisissure. Par la présence du maître, la vie était revenue à ce logis mort.
La salle à manger ne se ressemblait plus, et cette table, qui la veille paraissait dressée pour un festin de spectres, recouverte d’une riche nappe où la cassure des plis dessinait des carrés symétriques, prenait tout à fait bon air avec sa vieille vaisselle plate chargée de ciselures et blasonnée d’armoiries, ses flacons en cristal de Bohême mouchetés d’or, ses verres de Venise aux pieds en spirale, ses drageoirs à épices et ses mets d’où montaient des fumées odorantes.
D’énormes bûches jetées sur des chenets formés de grosses boules de métal poli superposées, envoyaient le long d’une plaque au blason du prince de larges tourbillons de flamme mêlés de joyeuses crépitations d’étincelles, et répandaient une douce chaleur dans la vaste pièce. Les orfèvreries des dressoirs, les vernis d’or et d’argent de la tenture en cuir de Cordoue prenaient à ce foyer, malgré la clarté du jour, des reflets et des paillettes rouges.
Quand Isabelle entra, le prince était déjà en sa chaise dont le haut dossier figurait une sorte de dais. Derrière lui se tenaient deux laquais en grande livrée. La jeune fille adressa à son père une révérence modeste qui ne sentait pas son théâtre, et que toute grande dame eût approuvée. Un domestique lui avança un siége, et, sans trop d’embarras, elle prit place en face du prince à l’endroit qu’il lui désignait de la main.
Les potages servis, l’écuyer tranchant découpa sur une crédence les viandes que lui portait de la table un officier de bouche, et que les valets y reportaient disséquées.
Un laquais versait à boire à Isabelle, qui n’usait de vin que fort trempé, en personne réservée et sobre qu’elle était. Tout émue des événements de la journée et de la nuit précédentes, tout éblouie et troublée par le brusque changement de sa fortune, inquiète de son frère si grièvement navré, perplexe sur le sort de son bien-aimé Sigognac, elle ne touchait non plus aux mets placés devant elle que du bout des dents.
«Vous ne mangez ni ne buvez, comtesse, lui dit le prince; acceptez donc cette aile de perdrix.»