—Le chevalier de Vidalinc est un peu rousseau, et peut-être êtes-vous comme notre roi Louis XIII qui n’aime pas cette couleur, fort prisée des peintres cependant. Mais ne parlons plus de Vidalinc. Que vous semble du marquis de l’Estang, qui vint l’autre jour savoir de mes nouvelles et ne vous quitta pas des yeux tant que dura sa visite? Il était si émerveillé de votre grâce, si ébloui de votre beauté nonpareille, qu’il s’empêtrait en ses compliments et ne faisait que balbutier. Cette timidité à part, qui doit trouver excuse à vos yeux puisque vous en étiez cause, c’est un cavalier accompli. Il est beau, jeune, d’une grande naissance et d’une grande fortune. Il vous conviendrait fort.
—Depuis que j’ai l’honneur d’appartenir à votre illustre famille, répondit Isabelle un peu impatientée de ce badinage, trop d’humilité ne me siérait pas. Je ne dirai donc point que je me regarde comme indigne d’une pareille union; mais le marquis de l’Estang demanderait ma main à mon père, que je refuserais. Je vous l’ai déjà dit, mon frère, je ne veux point me marier, et vous le savez bien, vous qui me tourmentez de la sorte.
—Oh! quelle humeur virginale et farouche vous avez, ma sœur! Diane n’est pas plus sauvage en ses forêts et vallées de l’Hémus. Encore s’il faut en croire les mauvaises langues mythologiques, le seigneur Endymion trouva-t-il grâce à ses yeux. Vous vous fâchez parce que je vous propose, en causant, quelques partis sortables; si ceux-là vous déplaisent, nous vous en découvrirons d’autres.
—Je ne me fâche pas, mon frère; mais décidément vous parlez trop pour un malade, et je vous ferai gronder par maître Laurent. Vous n’aurez pas, à votre souper, votre aile de poulet.
—S’il en est ainsi, je me tais, fit Vallombreuse avec un air de soumission, mais croyez que vous ne serez mariée que de ma main.»
Pour se venger de la moquerie opiniâtre de son frère, Isabelle commença l’histoire du corsaire barbaresque d’une voix haute et vibrante qui couvrait celle de Vallombreuse.
«Mon père, le duc de Fossombrone, se promenait avec ma mère, l’une des plus belles femmes, sinon la plus belle du duché de Gênes, sur le rivage de la Méditerranée où descendait l’escalier d’une superbe villa qu’il habitait l’été, quand les pirates d’Alger, cachés derrière des roches, s’élancèrent sur lui, triomphèrent par le nombre de sa résistance désespérée, le laissèrent pour mort sur la place et emportèrent la duchesse, alors enceinte de moi, malgré ses cris, jusqu’à leur barque, qui s’éloigna rapidement en faisant force de rames, et rejoignit la galère capitaine abritée dans une crique. Présentée au dey, ma mère lui plut et devint sa favorite...»
Vallombreuse, pour déjouer la malice d’Isabelle, ferma les yeux et sur ce passage plein d’intérêt feignit de s’endormir.
Le sommeil que Vallombreuse avait d’abord feint devînt bientôt véritable, et la jeune fille, voyant son frère endormi, se retira sur la pointe du pied.
Cette conversation, où le duc semblait avoir voulu mettre une intention malicieuse, troublait Isabelle quoi qu’elle en eût. Vallombreuse, conservant une rancune secrète à l’endroit de Sigognac, bien qu’il n’en eût pas encore prononcé le nom depuis l’attaque du château, cherchait-il à élever par un mariage un obstacle insurmontable entre le Baron et sa sœur? ou désirait-il simplement savoir si la comédienne transformée en comtesse n’avait pas changé de sentiment comme de fortune? Isabelle ne pouvait répondre à ces deux points d’interrogation que se posait alternativement sa rêverie. Puisqu’elle était la sœur de Vallombreuse, la rivalité de Sigognac et du jeune duc tombait d’elle-même; mais, d’un autre côté, il était difficile de supposer qu’un caractère si altier, si orgueilleux et si vindicatif, eût oublié la honte d’une première défaite, et surtout celle d’une seconde. Quoique les positions fussent changées, Vallombreuse, en son cœur, devait toujours haïr Sigognac. Eût-il assez de grandeur d’âme pour lui pardonner, la générosité n’exigeait pas qu’il l’aimât et l’admît dans sa famille. Il fallait renoncer à l’espoir d’une réconciliation. Le prince, d’ailleurs, ne verrait jamais avec plaisir celui qui avait mis en péril les jours de son fils. Ces réflexions jetaient Isabelle en une mélancolie qu’elle essayait vainement de secouer. Tant qu’elle s’était considérée dans son état de comédienne comme un obstacle à la fortune de Sigognac, elle avait repoussé toute idée d’union avec lui; mais maintenant qu’un coup inopiné du sort la comblait de tous les biens qu’on souhaite, elle eût aimé à récompenser par le don de sa main celui qui la lui avait demandée quand elle était méprisée et pauvre. Elle trouvait une sorte de bassesse à ne point faire partager sa prospérité au compagnon de sa misère. Mais tout ce qu’elle pouvait faire, c’était de lui garder une inaltérable fidélité, car elle n’osait parler en sa faveur ni au prince ni à Vallombreuse.