XIX.
ORTIES ET TOILES D’ARAIGNÉE.

Le conseil d’Hérode était sage, et Sigognac se résolut à le suivre; aucun attrait d’ailleurs, Isabelle devenue de comédienne grande dame, ne le rattachait plus à la troupe. Il fallait disparaître quelque temps, se plonger dans l’oubli, jusqu’à ce que le ressentiment causé par la mort probable de Vallombreuse se fût apaisé. Aussi après avoir fait, non sans émotion, ses adieux à ces braves acteurs qui s’étaient montrés si bons camarades pour lui, Sigognac s’éloigna de Paris, monté sur un vigoureux bidet, les poches assez convenablement garnies de pistoles, produit de sa part sur les recettes. A petites journées, il se dirigeait vers sa gentilhommière délabrée; car, après l’orage, l’oiseau retourne toujours à son nid, ne fût-il que de bûchettes et de vieille paille. C’était le seul gîte où il pût se réfugier, et dans ses désespérances, il éprouvait une sorte de plaisir à retourner au pauvre manoir de ses pères, qu’il eût peut-être mieux fait de ne pas quitter. En effet, sa fortune ne s’était guère améliorée, et cette dernière aventure ne pouvait que lui nuire. «Allons, se disait-il tout en cheminant, j’étais prédestiné à mourir de faim et d’ennui entre ces murailles lézardées, sous ce toit qui laisse passer la pluie comme un crible. Nul n’évite son sort et j’accomplirai le mien: je serai le dernier des Sigognac.»

Il est inutile de décrire tout au long ce voyage qui dura une vingtaine de jours et ne fut égayé d’aucune rencontre curieuse. Il suffira de dire qu’un beau soir Sigognac aperçut de loin les deux tourelles de son château, illuminées par le couchant et se détachant en clair du fond violet de l’horizon. Un caprice de la lumière

... Un beau soir, Sigognac aperçut de loin les tourelles de son château... ([Page 452.])

les faisait paraître plus rapprochées qu’elles ne l’étaient réellement, et dans un des rares carreaux de la façade, le soleil encadrait une scintillation rouge du plus vif éclat. On eût dit une monstrueuse escarboucle.

Cette vue causa au Baron un attendrissement bizarre; certes, il avait bien souffert dans ce castel en ruines, et cependant il éprouvait à le retrouver l’émotion que procure au retour un ancien ami dont l’absence a fait oublier les défauts. Sa vie s’était écoulée là pauvre, obscure, solitaire, mais non sans quelques secrètes douceurs; car la jeunesse ne peut être tout à fait malheureuse. La plus découragée a encore ses rêves et ses espérances. L’habitude d’une peine finit par avoir son charme, et l’on regrette certaines tristesses plus que certaines joies.

Sigognac donna de l’éperon à son cheval pour lui faire hâter l’allure et arriver avant la nuit. Le soleil ayant baissé et ne laissant plus voir au-dessus de la ligne brune tracée par la lande sur le ciel qu’un mince segment de son disque échancré, la lueur rouge de la vitre s’était éteinte, et le manoir ne formait plus qu’une tache grise se confondant presque avec l’ombre; mais Sigognac connaissait bien la route, et bientôt il s’engagea dans le chemin fréquenté jadis, désert maintenant, qui conduisait au château. Les branches gourmandes de la haie lui fouettaient les bottes, et devant les pas de son cheval, les reinettes peureuses sautelaient à travers l’herbe humide de rosée; un faible et lointain aboi de chien, quêtant tout seul comme pour se désennuyer, se faisait entendre dans le silence profond de la campagne. Sigognac arrêta sa monture pour mieux écouter. Il avait cru reconnaître la voix enrouée de Miraut. Bientôt l’aboi se rapprocha et se changea en un jappement réitéré et joyeux, entrecoupé par une course haletante; Miraut avait éventé son maître, et il accourait de toute la vitesse de ses vieilles pattes. Le baron siffla d’une certaine façon, et au bout de quelques minutes, le bon et brave chien déboucha impétueusement par une brèche de la haie, hurlant, sanglotant, poussant des cris presque humains. Quoique essoufflé et pantelant, il sautait au nez du cheval, tâchait d’escalader la selle pour parvenir jusqu’à son maître, et donnait les plus extravagants témoignages de joie canine que jamais animal de son espèce ait manifestés. Argus lui-même reconnaissant Ulysse chez Eumée n’était pas si content que Miraut. Sigognac se baissa et lui flatta la tête de la main pour calmer cette furie sympathique.