La soirée fut triste à Sigognac... ([Page 52.])
III.
L’AUBERGE DU SOLEIL BLEU.
C’était un pauvre ramassis de cahutes, qu’en tout autre lieu moins sauvage on n’eût pas songé à baptiser du nom de hameau, que l’endroit où les bœufs fatigués s’arrêtèrent d’eux-mêmes, secouant d’un air de satisfaction les longs filaments de bave pendant de leurs mufles humides.
Le hameau se composait de cinq ou six cabanes éparses sous des arbres d’une assez belle venue, dont un peu de terre végétale, accrue par les fumiers et les détritus de toutes sortes, avait favorisé la croissance. Ces maisons faites de torchis, de pierrailles, de troncs à demi équarris, de bouts de planches, couvertes de grands toits de chaume brunis de mousse et tombant presque jusqu’à terre, avec leurs hangars où traînaient quelques instruments aratoires déjetés et souillés de boue, semblaient plus propres à loger des animaux immondes que des créatures façonnées à l’image de Dieu; aussi quelques cochons noirs les partageaient-ils avec leurs maîtres sans montrer le moindre dégoût, ce qui prouvait peu de délicatesse de la part de ces sangliers intimes.
Devant les portes se tenaient quelques marmots au gros ventre, au teint fiévreux, vêtus de chemises en guenilles, trop courtes par derrière ou par devant, ou même d’une simple brassière lacée d’une ficelle, nudité qui ne paraissait gêner leur innocence non plus que s’ils eussent habité le paradis terrestre. A travers les broussailles de leur chevelure vierge du peigne brillaient, comme des yeux d’oiseaux de nuit à travers les branchages, leurs prunelles phosphorescentes de curiosité. La crainte et le désir se disputaient dans leur contenance; ils auraient bien voulu s’enfuir et se cacher derrière quelque haie, mais le chariot et son chargement les retenait sur place par une sorte de fascination.
Un peu en arrière sur le seuil de sa chaumine, une femme maigre, au teint have, aux yeux bistrés, berçait entre ses bras un nourrisson famélique. L’enfant pétrissait de sa petite main déjà brune une gorge tarie un peu plus blanche que le reste de la poitrine et rappelant encore la jeune femme dans cet être dégradé par la misère. La femme regardait les comédiens avec la fixité morne de l’abrutissement, sans paraître bien se rendre compte de ce qu’elle voyait. Accroupie à côté de sa fille, la grand’mère, plus courbée et plus ridée qu’Hécube, l’épouse de Priam, roi de l’Ilion, rêvassait le menton sur les genoux et les mains entre-croisées sur les os des jambes, en la position de quelque antique idole égyptiaque. Des phalanges formant jeu d’osselets, des lacis de veines saillantes, des nerfs tendus comme des cordes de guitare, faisaient ressembler ses pauvres vieilles mains tannées à une préparation anatomique anciennement oubliée dans l’armoire par un chirurgien négligent. Les bras n’étaient plus que des bâtons sur lesquels flottait une peau parcheminée, plissée aux articulations de rides transversales pareilles à des coups de hachoir. De longs bouquets de poils hérissaient le menton; une mousse chenue obstruait les oreilles; les sourcils, comme des plantes pariétaires à l’entrée d’une grotte, pendaient devant la caverne des orbites où sommeillait l’œil à demi voilé par la flasque pellicule de la paupière. Quant à la bouche, les gencives l’avaient avalée, et sa place n’était reconnaissable que par une étoile de rides concentriques.
A la vue de cet épouvantail séculaire, le Pédant, qui marchait à pied, se récria:
«Oh! l’horrifique, désastreuse et damnable vieille! A côté d’elle les Parques sont des poupines; elle est si confite en vétusté, si obsolète et moisie, qu’aucune fontaine de Jouvence ne la pourrait rajeunir. C’est la propre mère de l’Éternité; et quand elle naquit, si jamais elle vint au monde, car sa nativité a dû précéder la création, le Temps avait déjà la barbe blanche. Pourquoi maître Alcofribas Nasier ne l’a-t-il pas vue avant de pourtraire sa sibylle de Panzoust ou sa vieille émouchetée par le lion avec une queue de renard? il eût su alors ce qu’une ruine humaine peut contenir de rides, lézardes, sillons, fossés, contrescarpes, et il en eût fait une magistrale description. Cette sorcière a été sans doute belle en son avril, car ce sont les plus jolies filles qui font les plus horribles vieilles. Avis à vous, mesdemoiselles, continua Blazius en s’adressant à l’Isabelle et à la Sérafina qui s’étaient rapprochées pour l’entendre; quand je songe qu’il suffirait d’une soixantaine d’hivers jetés sur vos printemps pour faire de vous d’aussi ordes, abominables et fantasmatiques vieilles que cette momie échappée de sa boîte, cela m’afflige en vérité et me fait aimer ma vilaine trogne, qui ne saurait être muée ainsi en larve tragique, mais dont, au contraire, les ans perfectionnent comiquement la laideur.»