IV.
BRIGANDS POUR LES OISEAUX.

Retournons maintenant à la petite fille que nous avons laissée endormie sur le banc d’un sommeil trop profond pour ne pas être simulé. Son attitude nous semble à bon droit suspecte, et la féroce convoitise, avec laquelle ses yeux sauvages se fixaient sur le collier de perles d’Isabelle demande à ce qu’on surveille ses démarches.

En effet, dès que la porte se fut refermée sur les comédiens, elle souleva lentement ses longues paupières brunes, promena son regard inquisiteur dans tous les coins de la chambre, et quand elle se fut bien assurée qu’il n’y avait plus personne, elle se laissa couler du rebord de la banquette sur ses pieds, se dressa, rejeta ses cheveux en arrière par un mouvement qui lui était familier, et se dirigea vers la porte, qu’elle ouvrit sans faire plus de bruit qu’une ombre. Elle la referma avec beaucoup de précaution, prenant garde que le loquet ne retombât trop brusquement, puis elle s’éloigna à pas lents jusqu’à l’angle d’une haie qu’elle tourna.

Sûre alors d’être hors de vue du logis, elle prit sa course, sautant les fossés d’eau croupie, enjambant les sapins abattus et bondissant sur les bruyères comme une biche ayant une meute après elle. Les longues mèches de sa chevelure lui flagellaient les joues comme des serpents noirs, et parfois, retombant du front, lui interceptaient la vue; alors, sans ralentir la rapidité de son allure, elle les repoussait avec la paume de la main derrière son oreille et faisait un geste d’impatience mutine; mais ses pieds agiles semblaient n’avoir pas besoin d’être guidés par la vue, tant ils connaissaient le chemin.

L’aspect du lieu, autant qu’on pouvait le démêler à la lueur livide d’une lune à moitié masquée et portant pour touret de nez un nuage de velours noir, était particulièrement désolé et lugubre. Quelques sapins, que l’entaille destinée à leur soutirer la résine rendait semblable à des spectres d’arbres assassinés, étalaient leurs plaies rougeâtres sur le bord d’un chemin sablonneux, dont la nuit ne parvenait pas à éteindre la blancheur. Au delà, de chaque côté de la route, s’étendaient les bruyères d’un violet sombre, où flottaient des bancs de vapeurs grisâtres auxquelles les rayons de l’astre nocturne donnaient un air de fantômes en procession, bien fait pour porter la terreur en des âmes superstitieuses ou peu habituées aux phénomènes de la nature dans ces solitudes.

L’enfant, accoutumée sans doute à ces fantasmagories du désert, n’y faisait aucune attention et continuait sa course. Elle arriva enfin à une espèce de monticule couronné de vingt ou trente sapins qui formaient là comme une sorte de bois. Avec une agilité singulière, et qui ne trahissait aucune fatigue, elle franchit l’escarpement assez roide et gagna le sommet du tertre. Debout sur l’élévation, elle promena quelque temps autour d’elle ses yeux pour qui l’ombre ne semblait pas avoir de voiles, et, n’apercevant que l’immensité solitaire, elle mit deux de ses doigts dans sa bouche et poussa, à trois reprises, un de ces sifflements que le voyageur, traversant les bois la nuit, n’entend jamais sans une angoisse secrète, bien qu’il les suppose produits par des chats-huants craintifs ou toute autre bestiole inoffensive.

Une pause séparait chacun des cris, que sans cela l’on eût pu confondre avec les ululations des orfraies, des bondrées et des chouettes, tant l’imitation était parfaite.

Bientôt un monceau de feuilles parut s’agiter, fit le gros dos, se secoua comme une bête endormie qu’on réveille, et une forme humaine se dressa lentement devant la petite.

«C’est toi, Chiquita, dit l’homme. Quelle nouvelle? Je ne t’attendais plus et faisais un somme.»

L’homme qu’avait réveillé l’appel de Chiquita était un gaillard de vingt-cinq ou trente ans, de taille moyenne, maigre, nerveux et paraissant propre à toutes les mauvaises besognes; il pouvait être braconnier, contrebandier, faux-saunier, voleur et coupe-jarret, honnêtes industries qu’il pratiquait les unes après les autres ou toutes à la fois, selon l’occurrence.