Désolé du mauvais succès d’une ruse qui habituellement lui réussissait, tant est grande la couardise des gens, et tant la peur grossit les objets, Agostin penchait la tête d’un air piteux. Près de lui se tenait Chiquita effarée, hagarde et furieuse comme un oiseau de nuit surpris par le jour. Le bandit craignait que les comédiens, qui étaient en nombre, ne lui fissent un mauvais parti ou ne le livrassent à la justice; mais la farce des mannequins les avait mis en belle humeur, et ils s’esclaffaient de rire comme un cent de mouches. Le rire n’est point cruel de sa nature; il distingue l’homme de la bête, et il est, suivant Homérus, l’apanage des dieux immortels et bienheureux qui rient olympiennement tout leur saoul pendant les loisirs de l’éternité.

Aussi le Tyran, qui était bonasse de sa nature, desserra-t-il les doigts, et tout en maintenant le bandit, lui dit-il de sa grosse voix tragique, dont il gardait parfois les intonations dans le langage familier:

«Drôle, tu as fait peur à ces dames, et pour cela tu mériterais d’être pendu haut et court; mais si, comme je le crois, elles te font grâce, car ce sont de bonnes âmes, je ne te conduirai pas au prévôt. Le métier d’argousin ne me ragoûte pas; je ne tiens pas à pourvoir la potence de gibier. D’ailleurs, ton stratagème est assez picaresque et comique. C’est un bon tour pour extorquer des pistoles aux bourgeois poltrons. Comme acteur expert aux ruses et subterfuges, je l’apprécie, et ton imaginative m’induit à l’indulgence. Tu n’es point platement et bestialement voleur, et ce serait dommage de t’interrompre en une si belle carrière.

—Hélas! répondit Agostin, je n’ai pas le choix d’une autre, et suis plus à plaindre que vous ne pensez; il ne reste plus que moi de ma troupe aussi bien composée naguère que la vôtre; le bourreau m’a pris mes premiers, seconds et troisièmes rôles; il faut que je joue tout seul ma pièce sur le théâtre du grand chemin, affectant des voix diverses, habillant des mannequins pour faire croire que je suis soutenu par une bande nombreuse. Ah! c’est un sort plein de mélancolie! Avec cela il ne passe personne sur ma route, elle est si mal famée, si coupée de fondrières, si dure aux piétons, chevaux et carrosses; elle ne vient de nulle part et ne mène à rien; mais je n’ai pas le moyen d’en acheter une meilleure. Chaque chemin un peu fréquenté a sa compagnie. Les fainéants qui travaillent s’imaginent que tout est rose dans la vie du voleur; il y a beaucoup de chardons. Je voudrais bien être honnête; mais comment me présenter aux portes des villes avec une mine si truculente et une toilette si sauvagement déguenillée! Les dogues me sauteraient aux jambes et les sergents au collet, si j’en avais un. Voilà mon coup manqué, un coup bien machiné, monté bien soigneusement, qui devait me faire vivre deux mois et me donner de quoi acheter une capeline à cette pauvre Chiquita. Je n’ai pas de bonheur, et suis né sous une étoile enragée. Hier, j’ai dîné en serrant ma ceinture d’un cran. Votre courage intempestif m’ôte le pain de la bouche, et puisque je n’ai pu vous voler, au moins faites-moi l’aumône.

—C’est juste, répondit le Tyran, nous t’empêchons d’exercer ton industrie, et nous te devons un dédommagement. Tiens, voilà deux pistoles pour boire à notre santé.»

Isabelle prit dans le chariot un grand morceau d’étoffe dont elle fit présent à Chiquita. «Oh! c’est le collier de grains blancs que je voudrais,» dit l’enfant avec un regard d’ardente convoitise. La comédienne le défit et le passa au cou de la petite voleuse éperdue et ravie. Chiquita roulait en silence les grains blancs sous ses doigts brunis, penchant la tête et tâchant d’apercevoir le collier sur sa petite poitrine maigre, puis elle releva brusquement sa tête, secoua ses cheveux en arrière, fixa ses yeux étincelants sur Isabelle, et dit avec un accent profond et singulier:

«Vous êtes bonne; je ne vous tuerai jamais!»

D’un bond, elle franchit le fossé, courut jusqu’à un petit tertre où elle s’assit, contemplant son trésor.

Pour Agostin, après avoir salué, il ramassa ses mannequins démantibulés, les reporta dans la sapinière, et les inhuma de nouveau pour une meilleure occasion. Le chariot que le bouvier avait rejoint, car à la détonation de l’arquebuse il s’était bravement enfui, laissant ses voyageurs se débrouiller comme ils l’entendraient, se remit pesamment en marche.

La Duègne retira les doublons de ses souliers et les réintégra mystérieusement au fond de sa pochette.