Le char à bœufs accompagné du Tyran, du Pédant et du Scapin, se dirigea vers une arrière-cour, et avec l’aide des valets du château on eut bientôt extrait du coffre de la voiture une place publique, un palais et une forêt sous forme de trois longs rouleaux de vieille toile; on en sortit aussi des chandeliers de modèle antique pour les hymens, une coupe de bois doré, un poignard de fer-blanc rentrant dans le manche, des écheveaux de fil rouge destinés à simuler le sang des blessures, une fiole à poison, une urne à contenir des cendres et autres accessoires indispensables aux dénoûments tragiques.

Un chariot comique contient tout un monde. En effet, le théâtre n’est-il pas la vie en raccourci, le véritable microcosme que cherchent les philosophes en leurs rêvasseries hermétiques? Ne renferme-t-il pas dans son cercle l’ensemble des choses et les diverses fortunes humaines représentées au vif par fictions congruantes? Ces tas de vieilles hardes usées, poussiéreuses, tachées d’huile et de suif, passementées de faux or rougi, ces ordres de chevalerie en paillon et cailloux du Rhin, ces épées à l’antique au fourreau de cuivre, à la lame de fer émoussé, ces casques et diadèmes de forme grégeoise ou romaine ne sont-ils pas comme la friperie de l’humanité où se viennent revêtir de costumes pour revivre un moment, à la lueur des chandelles, les héros des temps qui ne sont plus? Un esprit ravalé et bourgeoisement prosaïque n’eût fait qu’un cas fort médiocre de ces pauvres richesses, de ces misérables trésors dont le poëte se contente pour habiller sa fantaisie et qui lui suffisent avec l’illusion des lumières jointe au prestige de la langue des dieux à enchanter les plus difficiles spectateurs.

Les valets du marquis de Bruyères, en laquais de bonne maison aussi insolents que des maîtres, touchaient du bout des doigts et avec un air de mépris ces guenilles dramatiques qu’ils aidaient à ranger sous le hangar, les plaçant d’après les ordres du Tyran, régisseur de la troupe; ils se trouvaient un peu dégradés de servir des histrions, mais le marquis avait parlé; il fallait obéir, car il n’était pas tendre à l’endroit des rébellions, et il se montrait d’une générosité asiatique en fait d’étrivières.

D’un air aussi respectueux que s’il eût eu affaire à des rois et princesses véritables, l’intendant vint, la barrette à la main, prendre les comédiens et les conduire à leurs logements respectifs. Dans l’aile gauche du château se trouvaient les appartements et chambres destinés aux visiteurs de Bruyères. Pour y parvenir, on montait de beaux escaliers aux marches de pierre blanche poncée avec paliers et repos bien ménagés; on suivait de longs corridors dallés en quadrillage blanc et noir, éclairés d’une fenêtre à chaque bout sur lesquels s’ouvraient les portes des chambres désignées d’après la couleur de leur tenture que répétaient les rideaux de la portière extérieure pour que chaque hôte pût aisément reconnaître son gîte. Il y avait la chambre jaune, la chambre rouge, la chambre verte, la chambre bleue, la chambre grise, la chambre tannée, la chambre de tapisserie, la chambre de cuir de Bohême, la chambre boisée, la chambre à fresques et telles autres appellations analogues qu’il vous plaira d’imaginer, car une énumération plus longue serait par trop fastidieuse et sentirait plutôt son tapissier que son écrivain.

Toutes ces chambres étaient meublées fort proprement et garnies non-seulement du nécessaire, mais encore de l’agréable. A la soubrette Zerbine échut la chambre de tapisserie, une des plus galantes pour les amours et mythologies voluptueuses dont la haute lice était historiée; Isabelle eut la chambre bleue, cette couleur seyant aux blondes; la rouge fut pour Sérafine, et la tannée reçut la Duègne, comme assortie à l’âge de la compagnonne par la sévérité renfrognée de la nuance. Sigognac fut installé dans la chambre tendue en cuir de Bohême non loin de la porte d’Isabelle, attention délicate du marquis; ce logis assez magnifique ne se donnait qu’aux hôtes d’importance, et le châtelain de Bruyères tenait à traiter particulièrement parmi ces baladins un homme de naissance, et à lui prouver qu’il en faisait estime, tout en respectant le mystère de son incognito. Le reste de la troupe, le Tyran, le Pédant, le Scapin, le Matamore et le Léandre, furent distribués dans les autres logis.

Sigognac mis en possession de son gîte où l’on avait déposé son mince bagage, tout en réfléchissant à la bizarrerie de sa situation, regardait d’un œil surpris, car jamais il ne s’était trouvé en pareille fête, l’appartement qu’il devait occuper pendant son séjour au château. Les murailles, comme le nom de la chambre l’indiquait, étaient tapissées de cuir de Bohême gaufré de fleurs chimériques et de ramages extravagants découpant sur un fond de vernis d’or leurs corolles, rinceaux et feuilles enluminées de couleurs à reflets métalliques luisant comme du paillon. Cela formait une tenture aussi riche que propre descendant de la corniche, jusqu’à un lambris de chêne noir très-bien divisé en panneaux, losanges et caissons.

Les rideaux des fenêtres étaient de brocatelle jaune et rouge rappelant le fond de la tenture et la couleur dominante des fleurs. Cette même brocatelle formait la garniture du lit, dont le chevet s’appuyait au mur et dont les pieds s’allongeaient dans la salle de manière à former ruelle de chaque côté. Les portières ainsi que les meubles étaient d’une étoffe semblable et de nuances assorties.

Des chaises à dossier carré, à pieds tournés en spirale, étoilées de clous d’or et frangées de crépine; des fauteuils ouvrant leurs bras bien rembourrés s’étalaient le long des boiseries dans l’attente de visiteurs et marquaient auprès de la cheminée la place des causeries intimes. Cette cheminée, en marbre sérancolin blanc et tacheté de rouge, était haute, ample et profonde. Un feu réjouissant par cette fraîche matinée y flambait fort à propos, éclairant de son reflet joyeux une plaque aux armes du marquis de Bruyères. Sur le chambranle, une petite horloge, figurant un pavillon dont le timbre simulait le dôme, indiquait l’heure sur son cadran d’argent niellé, évidé au milieu et laissant voir la complication intérieure des rouages.

Une table, à pieds tordus en colonnes salomoniques et recouverte d’un tapis de Turquie, occupait le centre de la chambre. Devant la fenêtre une toilette inclinait son miroir de Venise à biseaux sur une nappe de guipure garnie de tout le coquet arsenal de la galanterie.

En se considérant dans cette pure glace, curieusement encadrée d’écaille et d’étain, notre pauvre baron ne put s’empêcher de se trouver fort mal en point et dépenaillé d’une manière lamentable. L’élégance de la chambre, la nouveauté et la fraîcheur des objets dont il était entouré rendaient encore plus sensibles le ridicule et le délabrement de son costume déjà hors de mode avant le meurtre du feu roi. Une faible rougeur, quoiqu’il fût seul, passa sur les joues maigres du Baron. Jusqu’alors il n’avait trouvé sa misère que déplorable, maintenant elle lui semblait grotesque et pour la première fois il en eut honte. Sentiment peu philosophique, mais excusable chez un jeune homme.