—Je prends note de la requête, répondit Sigognac avec un sourire mélancolique; vous êtes, messer Blazius, le premier être humain qui m’ayez demandé quelque chose.

—On doit, après le dîner qui nous sera servi particulièrement, rendre visite à M. le marquis de Bruyères pour lui montrer la liste des pièces que nous pouvons jouer, et savoir de lui dans quelle partie du château nous dresserons le théâtre. Vous passerez pour le poëte de la troupe, car il ne manque pas par les provinces de beaux esprits qui se mettent parfois à la suite de Thalie, dans l’espoir de toucher le cœur de quelque comédienne; ce qui est fort galant et bien porté. L’Isabelle est un joli prétexte, d’autant qu’elle a de l’esprit, de la beauté et de la vertu. Les ingénues jouent souvent plus au naturel qu’un public frivole et vain ne le suppose.»

Cela dit, le Pédant se retira, quoiqu’il ne fût pas fort coquet, pour aller vaquer à sa propre toilette.

Le beau Léandre, pensant toujours à la châtelaine, s’adonisait de son mieux, dans l’espoir de cette aventure impossible qu’il poursuivait toujours, et qui, au dire de Scapin, ne lui avait jamais valu que des déceptions et des étrivières. Quant aux comédiennes, à qui M. de Bruyères avait galamment envoyé quelques pièces d’étoffe de soie pour y lever, s’il était besoin, les habits de leurs rôles, on pense qu’elles eurent recours à toutes les ressources dont l’art se sert pour parer la nature, et se mirent sur le grand pied de guerre autant que leur pauvre garde-robe d’actrices ambulantes le leur permettait. Ces soins pris, on se rendit à la salle où le dîner était servi.

Impatient de sa nature, le marquis vint avant la fin du repas trouver les comédiens à table; il ne souffrit pas qu’ils se levassent, et quand on leur eut donné à laver, il demanda au Tyran quelles pièces il savait.

«Toutes celles de feu Hardy, répondit le Tyran de sa voix caverneuse, la Pyrame de Théophile, la Silvie, la Chriséide et la Sylvanire, la Folie de Cardenio, l’Infidèle Confidente, la Philis de Scyre, le Lygdamon, le Trompeur puni, la Veuve, la Bague de l’oubli, et tout ce qu’ont produit de mieux les plus beaux esprits du temps.

—Depuis quelques années je vis retiré de la cour et ne suis pas au courant des nouveautés, dit le marquis d’un air modeste; il me serait difficile de porter un jugement sur tant de pièces excellentes, mais dont la plupart me sont inconnues; m’est avis que le plus expédient serait de m’en fier à votre choix, lequel, appuyé de théorie et de pratique, ne saurait manquer d’être sage.

—Nous avons souvent joué une pièce, répliqua le Tyran, qui peut-être ne souffrirait pas l’impression, mais qui, pour les jeux de théâtre, reparties comiques, nasardes et bouffonneries, a toujours eu ce privilége de faire rire les plus honnêtes gens.

—N’en cherchez point d’autres, dit le marquis de Bruyères, et comment s’appelle ce bienheureux chef-d’œuvre?

—Les Rodomontades du capitaine Matamore.