Un escalier à double rampe descendait au parc, faisant saillie sur le mur de soutènement de la terrasse composé de grands panneaux de briques encadrés de pierre. Cette ordonnance était fort majestueuse.
Il pouvait être à peu près neuf heures. La lune s’était levée. Une vapeur légère semblable à une gaze d’argent, tout en adoucissant les contours des objets, n’empêchait point de les discerner. On voyait parfaitement la façade du château, dont quelques fenêtres s’éclairaient d’une lueur rouge, tandis que certaines vitres, frappées par les rayons de l’astre nocturne, scintillaient brusquement comme des écailles de poisson. A cette lueur, les tons roses de la brique prenaient une nuance lilas d’une extrême douceur, et les assises de pierre, des teintes gris de perle. Sur l’ardoise neuve des toits, comme sur de l’acier poli, glissaient des reflets blancs, et la dentelle noire de la crête se découpait sur un ciel d’une transparence laiteuse. Des gouttes de lumière tombaient dans les feuilles des arbustes, rejaillissaient de l’émail des vases, et constellaient de diamants éparpillés la pelouse qui s’étendait devant la terrasse. Si l’on regardait au loin, spectacle non moins enchanteur, on découvrait les allées du parc se perdant, comme les paysages de Breughel de Paradis, en des fuites et brumes d’azur, au bout desquelles brillaient parfois des lueurs argentées provenant d’une statue de marbre ou d’un jet d’eau.
Isabelle et Sigognac montèrent l’escalier, et, charmés par la beauté de la nuit, firent quelques tours sur la terrasse avant de regagner leur chambre. Comme le lieu était découvert, en vue du château, la pudeur de la jeune comédienne ne conçut aucune alarme de cette promenade nocturne. D’ailleurs, la timidité du Baron la rassurait, et bien que son emploi fût celui d’ingénue, elle en savait assez sur les choses d’amour pour ne pas ignorer que le propre de
Isabelle et Sigognac montèrent l’escalier, et, charmés par la beauté de la nuit... ([Page 124.])
la passion vraie est le respect. Sigognac ne lui avait pas fait d’aveu formel, mais elle se sentait aimée de lui et ne craignait de sa part aucune entreprise fâcheuse à l’endroit de sa vertu.
Avec le charmant embarras des amours qui commencent, ce jeune couple, se promenant au clair de lune côte à côte, le bras sur le bras, dans un parc désert, ne se disait que les choses les plus insignifiantes du monde. Qui les eût épiés eût été surpris de n’entendre que propos vagues, réflexions futiles, demandes et réponses banales. Mais si les paroles ne trahissaient aucun mystère, le tremblement des voix, l’accent ému, les silences, les soupirs, le ton bas et confidentiel de l’entretien, accusaient les préoccupations de l’âme.
L’appartement d’Yolande, voisin de celui de la marquise, donnait sur le parc, et comme, après que ses femmes l’eurent défaite, la belle jeune fille regardait distraitement à travers la croisée la lune briller au-dessus des grands arbres, elle aperçut sur la terrasse Isabelle et Sigognac qui se promenaient sans autre accompagnement que leur ombre.