«Comment se fait-il, disait tout en marchant Sigognac à Isabelle, que vous qui avez toutes les façons d’une demoiselle de haut lignage par la modestie de votre conduite, la sagesse de vos paroles et le bon choix des termes, vous soyez ainsi attachée à cette troupe errante de comédiens, braves gens, sans doute, mais non de même race et acabit que vous?
—N’allez pas, reprit Isabelle, pour quelque bonne grâce qu’on me voit, me croire une princesse infortunée ou reine chassée de son royaume, réduite à cette misérable condition de gagner sa vie sur les planches. Mon histoire est toute simple, et puisque ma vie vous inspire quelque curiosité, je vais vous la conter. Loin d’avoir été amenée à l’état que je fais par catastrophes du sort, ruines inouïes ou aventures romanesques, j’y suis née, étant, comme on dit, enfant de la balle. Le chariot de Thespis a été mon lieu de nativité et ma patrie voyageuse. Ma mère, qui jouait les princesses tragiques, était une fort belle femme. Elle prenait ses rôles au sérieux, et même hors de la scène elle ne voulait entendre parler que de rois, princes, ducs et autres grands, tenant pour véritables ses couronnes de clinquant et ses sceptres de bois doré. Quand elle rentrait dans la coulisse, elle traînait si majestueusement le faux velours de ses robes, qu’on eût dit que ce fût un flot de pourpre ou la propre queue d’un manteau royal. Avec cette superbe, elle fermait opiniâtrément l’oreille aux aveux, requêtes et promesses de ces galantins qui toujours volètent autour des comédiennes comme papillons autour de la chandelle. Un soir même, en sa loge, comme un blondin voulait s’émanciper, elle se dressa en pied, et s’écria comme une vraie Thomyris reine de Scythie: «Gardes! qu’on le saisisse!» d’un ton si souverain, dédaigneux et solennel, que le galant, tout interdit, se déroba de peur, n’osant pousser sa pointe. Or, ces fiertés et rebuffades étranges en une comédienne toujours soupçonnée de mœurs légères étant venues à la connaissance d’un très-haut et puissant prince, il les trouva de bon goût, et se dit que les mépris du vulgaire profane ne pouvaient procéder que d’une âme généreuse. Comme son rang dans le monde équipollait à celui de reine au théâtre, il fut reçu plus doucement et d’un sourcil moins farouche. Il était jeune, beau, parlait bien, était pressant et possédait ce grand avantage de la noblesse. Que vous dirai-je de plus? Cette fois la reine n’appela pas ses gardes, et vous voyez en moi le fruit de ces belles amours.
—Cela, dit galamment Sigognac, explique à merveille les grâces sans secondes dont on vous voit ornée. Un sang princier coule dans vos veines. Je l’avais presque deviné!
—Cette liaison, continua Isabelle, dura plus longtemps que n’ont coutume les intrigues de théâtre. Le prince trouva chez ma mère une fidélité qui venait de l’orgueil autant que de l’amour, mais qui ne se démentit point. Malheureusement des raisons d’État vinrent à la traverse; il dut partir pour des guerres ou ambassades lointaines. D’illustres mariages qu’il retarda tant qu’il put furent négociés en son nom par sa famille. Il lui fallut céder, car il n’avait pas le droit d’interrompre, à cause d’un caprice amoureux, cette longue suite d’ancêtres remontant à Charlemagne, et de finir en lui cette glorieuse race. Des sommes assez fortes furent offertes à ma mère pour adoucir cette rupture devenue nécessaire, la mettre à l’abri du besoin et subvenir à ma nourriture et éducation. Mais elle ne voulut rien entendre, disant qu’elle n’acceptait point la bourse sans le cœur, et qu’elle aimait mieux que le prince lui fût redevable que non pas elle redevable au prince; car elle lui avait donné, en sa générosité extrême, ce que jamais il ne lui pourrait rendre. «Rien avant, rien après,» telle était sa devise. Elle continua donc son métier de princesse tragique, mais la mort dans l’âme, et depuis ne fit que languir jusqu’à son trépas, qui ne tarda guère. J’étais alors une fillette de sept ou huit ans; je jouais les enfants et les amours et autres petits rôles proportionnés à ma taille et à mon intelligence. La mort de ma mère me causa un chagrin au-dessus de mon âge, et je me souviens qu’il me fallut fouetter ce jour-là pour me forcer à jouer un des enfants de Médée. Puis cette grande douleur s’apaisa par les cajoleries des comédiens et comédiennes qui me dorlotaient de leur mieux et comme à l’envi, me mettant toujours quelques friandises en mon petit panier. Le Pédant, qui faisait partie de notre troupe et déjà me semblait aussi vieux et ridé qu’aujourd’hui, s’intéressa à moi, m’apprit la récitation, l’harmonie et mesure des vers, les façons de dire et d’écouter, les poses, les gestes, physionomies congruantes au discours, et tous les secrets d’un art où il excelle, quoique comédien de province, car il a de l’étude, ayant été régent de collége, et chassé pour incorrigible ivrognerie. Au milieu du désordre apparent d’une vie vagabonde, j’ai vécu innocente et pure, car pour mes compagnons qui m’avaient vue au berceau, j’étais une sœur ou une fille, et pour les godelureaux j’ai bien su d’une mine froide, réservée et discrète, les tenir à distance comme il convient, continuant, hors de la scène, mon rôle d’ingénue, sans hypocrisie ni fausse pudeur.»
Ainsi, tout en marchant, Isabelle racontait à Sigognac charmé l’histoire de sa vie et aventures.
«Et le nom de ce grand, dit Sigognac, le savez-vous ou l’avez-vous oublié?
—Il serait peut-être dangereux pour mon repos de le dire, répondit Isabelle, mais il est resté gravé dans ma mémoire.
—Existe-t-il quelque preuve de sa liaison avec votre mère?
—Je possède un cachet armorié de son blason, dit Isabelle, c’est le seul joyau que ma mère ait gardé de lui à cause de sa noblesse et signification héraldique qui effaçait l’idée de valeur matérielle, et si cela vous amuse, je vous le montrerai un jour.»
Il serait par trop fastidieux de suivre étape par étape le chariot comique, d’autant plus que le voyage se faisait à petites journées, sans aventures dont il faille garder mémoire. Nous sauterons donc quelques jours, et nous arriverons aux environs de Poitiers. Les recettes n’avaient pas été fructueuses et les temps durs étaient venus pour la troupe. L’argent du marquis de Bruyères avait fini par s’épuiser, ainsi que les pistoles de Sigognac, dont la délicatesse eût souffert de ne pas soulager, dans les mesures de ses pauvres ressources, ses camarades en détresse. Le chariot, traîné par quatre bêtes vigoureuses au départ, n’avait plus qu’un seul cheval, et quel cheval! une misérable rosse qui semblait s’être nourrie, au lieu de foin et d’avoine, avec des cercles de barriques, tant ses côtes étaient saillantes. Les os de ses hanches perçaient la peau, et les muscles détendus de ses cuisses se dessinaient par de grandes rides flasques; des éparvins gonflaient ses jambes hérissées de longs poils. Sur son garrot, à la pression d’un collier dont la bourre avait disparu, s’avivaient des écorchures saigneuses et les coups de fouet zébraient comme des hachures les flancs meurtris du pauvre animal. Sa tête était tout un poëme de mélancolie et de souffrance. Derrière ses yeux se creusaient de profondes salières qu’on aurait crues évidées au scalpel. Ses prunelles bleuâtres avaient le regard morne, résigné et pensif de la bête surmenée. L’insouciance des coups produite par l’inutilité de l’effort s’y lisait tristement, et le claquement de la lanière ne pouvait plus en tirer une étincelle de vie. Ses oreilles énervées, dont l’une avait le bout fendu, pendaient piteusement de chaque côté du front et scandaient, par leur oscillation, le rhythme inégal de la marche. Une mèche de la crinière, de blanche devenue jaune, entremêlait ses filaments à la têtière, dont le cuir avait usé les protubérances osseuses des joues mises en relief par la maigreur. Les cartilages des narines laissaient suinter l’eau d’une respiration pénible et les barres fatiguées faisaient la moue comme des lèvres maussades.