—J’ai bien eu cette ambition, mais la fortune adverse l’a contrariée, répondit le Pédant d’un air modeste. Surtout, mes petits bedons, n’allez pas vous jeter gloutonnement sur les mets. Mastiquez avec lenteur et componction. D’ailleurs je vais vous tailler les parts, comme cela se pratique sur les radeaux dans les naufrages. A toi, Tyran, cet os jambonique auquel pend encore un lambeau de chair. De tes fortes dents tu le briseras et en extrairas philosophiquement la moelle. A vous, mesdames, ce fond de pâté enduit de farce en ses encoignures et bastionné intérieurement d’une couche de lard fort substantielle. C’est un mets délicat, savoureux et nutritif à n’en pas vouloir d’autre. A vous, baron de Sigognac, ce bout de saucisson; prenez garde seulement d’avaler la ficelle qui en noue la peau comme cordons de bourse. Il faut la mettre à part pour le souper, car le dîner est un repas indigeste, abusif et superflu que nous supprimerons. Léandre, Scapin et moi, nous nous contenterons avec ce vénérable morceau de fromage, sourcilleux et barbu comme un ermite en sa caverne. Quant au pain, ceux qui le trouveront trop dur auront la faculté de le tremper dans l’eau et d’en retirer les bûchettes pour se tailler des cure-dents. Pour le vin, chacun a droit à un gobelet, et comme sommelier je vous prie de faire rubis sur l’ongle, afin qu’il n’y ait déperdition de liquide.»
Sigognac était accoutumé de longue main à cette frugalité plus qu’espagnole, et il avait fait dans son château de la Misère plus d’un repas dont les souris eussent été embarrassées de grignoter les miettes, car il était lui-même la souris. Cependant il ne pouvait s’empêcher d’admirer la bonne humeur et verve comique du Pédant, qui trouvait à rire là où d’autres eussent gémi comme veaux et pleuré comme vaches. Ce qui l’inquiétait, c’était Isabelle. Une pâleur marbrée couvrait ses joues, et, dans l’intervalle des morceaux, ses dents claquaient en manière de castagnettes avec un mouvement fiévreux qu’elle cherchait en vain à réprimer. Ses minces vêtements la défendaient mal contre l’âpre froidure, et Sigognac, assis près elle, lui jeta, bien qu’elle s’en défendît, la moitié de sa cape sur les épaules, l’attirant près de son corps pour la refociller et lui communiquer un peu de chaleur vitale. Près de ce foyer d’amour, Isabelle se réchauffa, et une faible rougeur reparut sur son visage pudique.
Pendant que les comédiens mangeaient, un bruit assez singulier s’était fait entendre, auquel d’abord ils n’avaient prêté nulle attention, le prenant pour un effet du vent qui sifflait à travers les branches dépouillées du taillis. Bientôt le bruit devint plus distinct. C’était une espèce de râle enroué et strident, à la fois bête et colère, dont il eût été difficile d’expliquer la nature.
Les femmes manifestèrent quelque frayeur. «Si c’était un serpent! s’écria Sérafine; j’en mourrais, tant ces affreuses bêtes m’inspirent d’aversion.
—Par cette température, dit Léandre, les serpents sont engourdis et dorment plus roides que bâtons au fond de leurs repaires.
—Léandre a raison, fit le Pédant, ce doit être autre chose; quelque bestiole bocagère que notre présence effraye ou dérange. N’en perdons pas un coup de dents.»
A ce sifflement, Scapin avait dressé son oreille de renard, qui pour être rouge de froid n’en était pas moins fine, et il regardait d’un œil émerillonné du côté d’où venait le son. Des brins d’herbe bruissaient en se déplaçant comme sur le passage de quelque animal. Scapin fit signe de la main aux comédiens de rester immobiles, et bientôt du fourré déboucha un magnifique jars, le col tendu, la tête haute, et se dandinant avec une stupidité majestueuse sur ses larges pattes palmées. Deux oies, ses épouses, le suivaient confiantes et naïves.
«Voici un rôt qui s’offre de lui-même à la broche, dit Scapin à mi-voix, et que le ciel touché de nos affres faméliques nous envoie fort à propos.»
Le rusé drôle se leva et s’écarta de la troupe, décrivant un demi-cercle si légèrement que la neige ne fit pas entendre un seul craquement sous ses pieds. L’attention du jars était fixée par le groupe des comédiens qu’il regardait avec une défiance mêlée de curiosité, et dont, dans son obscur cerveau d’oison, il ne s’expliquait pas la présence en ce lieu ordinairement désert. Le voyant si occupé en cette contemplation, l’histrion, qui semblait avoir l’habitude de ces maraudes, s’approcha du jars par derrière et le coiffa de sa cape d’un mouvement si juste, si dextre et si rapide, que son action dura moins de temps qu’il n’en faut pour la décrire.
La bête encapuchonnée, il s’élança sur elle, la saisit par le col sous la cape que les palpitations d’ailes du pauvre animal qui suffoquait eurent vitement fait envoler. Scapin, en cette pose, ressemblait à ce groupe antique tant admiré qu’on appelle l’Enfant à l’oie. Bientôt le jars, étranglé, cessa de se débattre. Sa tête retomba flasquement sur le poing crispé de Scapin. Ses ailes ne donnèrent plus de saccades. Ses pattes bottées de maroquin orange s’allongèrent avec une trépidation suprême. Il était mort. Les oies, ses veuves, redoutant un sort pareil, poussèrent en manière d’oraison funèbre un gloussement lamentable et rentrèrent dans le bois.